« Crise des Banques, Crise des Prisons. »


Témoignage au colloque « Etats Généraux sur la condition carcérale en Europe »
Bruxelles, 10 et 11 octobre 2008.

Chères amies, Chers amis,

On m’a demandé d’apporter un témoignage en tant qu’enseignant en prison à Bruxelles.

D’abord je me suis dit que j’allais vous parler des progrès dans l’alphabétisation, de la remise à niveau, du français langue étrangère, de l’éducation en informatique, de l’avancée fulgurante dans mes cours de néerlandais des milieux les plus défavorisés que contiennent les prisons, cette dernière nouvelle doit même faire jouir les Flamands nationalistes les plus à droites….

Mais, non.

Pendant que je réfléchissais à ce témoignage, il n’y avait pas moyen d’échapper du matin au soir aux nouvelles sur la Crise des Banques.
Ce qui m’a amené à la question : au fond, en tant qu’enseignant en prison, pourquoi ne pas parler d’une autre crise, la Crise des Prisons, la Crise du monde cacéral et pénitentiaire ?

Cela fait maintenant dix, quinze ans que les spécialistes, les éducateurs, les enseignants… tirent la sonnette d’alarme, crient, supplient, organisent des colloques ET sur l’explosion carcérale ET sur la surpopulation ET sur le manque de moyens pour le secteur pédagogique. Le monde politique le sait, les médias le savent. Alors, j’ai décidé de prendre comme titre pour mon témoignage : « Crise des banques et Crise des prisons », dans l’idée de : et si on arrivait à faire la même chose que le secteur bancaire ? Si on prenait toute la société en otage pour provoquer une intervention de sauvetage publique comme l’a fait le secteur bancaire ?

Si les chiffres du tsunami bancaire s’expriment par le négatif et par la chute, les chiffres de la crise dans les prisons s’expriment par le positif et par leur montée ininterrompue depuis quelques décennies. Les citations : « pour l’ensemble de la grande majorité des pays européens, la population carcérale a augmenté de 60% à ce qu’elle représentait en 1970. » Autre citation : « En dix ans la population carcérale totale en Belgique a augmenté d’un tiers ».

Disons-le tout de suite : le monde de l’éducation n’a pas su suivre cette évolution, il n’a plus d’emprise sur cette explosion sans fin qui va nous mener tout droit dans le mur.

Le traitement différent dont bénéficie le secteur bancaire en crise par rapport au secteur carcéral en crise saute aux yeux.

D’abord il y a la différence entre les portes : pour les premiers, les criminels au sommet de ces institutions bancaires il y a une porte de sortie avec quelques millions d’euros en poche en plus ; pour les délinquants de la classe populaire il n’y a que la porte d’entrée, c’est-à-dire celle de la prison.
Pour le secteur des prisons il n’y a pas de dizaines, voir de centaines de milliards d'euros pour le sortir de la crise.
Non, ici on continue à augmenter l’investissement en ce qu’on appelle en language bancaire les « produits toxiques », c’est-à-dire dans l’augmentation du nombre de prisons et de cellules.
Pour le monde carcéral, pas de réunions 24 heures sur 24 de tout le personnel politique. Pas d’attention ininterrompue des médias, qui guident le spectateur à travers tous les méandres du monde carcéral, aussi inconnu pour le grand public que le secteur des banques.

Doit-on arriver à la conclusion que la crise qui frappe la population carcérale et des dizaines de milliers de familles n’intéresse finalement pas l’opinion publique, les médias, le monde politique ?
Et que le grand thème politique numéro un sur la lutte contre « l’insécurité » ne les intéresse que pour les campagnes électorales et pour faire de la surenchère populiste à chaque fois qu’un nouveau drame de délinquance se présente ?
On préfère ne pas le croire.

Au moment où la crise dans le secteur bancaire a mis l’intervention publique, y compris les nationalisations et les expropriations de nouveau à l’ordre du jour, et a réalisé ce qui était jugé impensable, irréalisable, fou… il y a quelques mois, je plaide pour une même opération dans le secteur pénitentiaire et dans l’éducation et dans la formation en particulier.













Je veux avancer trois points.

1. Il faut une (ré)nationalisation du secteur de l’éducation et de la formation et un investissement massif dans le personnel éducatif et dans l’infrastructure.

1.1. Les enseignants, les éducateurs, les visiteuses de prisons… méritent un statut de fonctionnaire public au lieu de celui de quémandeurs perpétuels de subsides et de permissions.

Le secteur de l’éducation en prison, comme on le connaît aujourd’hui en Belgique remonte aux années soixante et septante.
Quarante ans plus tard un des points de bilan est le constat que l’éducation et la formation en prison, à part les formations professionnelles données par la promotion sociale, ne sont toujours pas un souci et la responsabilité de l’état mais « des associations » qui prennent la plus grande part du travail sur elles.
Toutes ces associations, même celles qui ont des décennies de travail derrière elles, doivent justifier chaque année leur droit d’existence aux nombreuses instances belges et européennes qui les subsidient, elles doivent se disputer ces subsides et les places disponibles, et leurs travailleurs n’ont aucune garantie de survie à long terme.
Dans ces conditions : ne parlons pas de politique d’éducation qui serait possible à long terme.

En prison, le secteur de l’éducation est et reste toujours dans une situation de dépendance de la bonne volonté des directions et des syndicats. Dans tous les conflits, dans toutes les multiples grèves du personnel des prisons de ces dernières années, avez-vous entendu la voix des éducateurs et enseignants ?
Non, parce qu’ils n’ont rien à dire dans les prisons. Quand il y a grève le secteur éducatif est tout simplement au chômage technique, c’est tout.

Il faut une intervention de l’état qui nationalise tout le secteur associatif et qui accorde à tous ces travailleurs un statut égal et un travail stable faisant ainsi du secteur de l’éducation, de la formation, des visiteurs de prison….. une composante entière et intégrale du monde carcéral. Non pas pour devenir un prolongement de la justice ou de la direction, mais en reconnaissant son statut et sa vocation indépendante au sein du monde carcéral.

Parce que disons-le clairement : pour le moment la formation n’a pas sa place en prison. Elle dérange la sécurité. Elle reste un facteur de travail supplémentaire. Un facteur de risque, de trouble, d’incident potentiel. Et l’opinion générale est qu’en prison on est quand même au bout de la chaîne, formation et éducation n’ont plus beaucoup de sens, et que tout ce qu’on fait ne sert quand même à rien.

1.2. On a besoin de centaines de forces en plus.
Si on veut vraiment que le droit à la formation en prison, reconnu par la loi, devienne une réalité, on a besoin de centaines de forces en plus.

Maintenant ce droit formellement reconnu est contourné dans la pratique. Ce droit est uniquement réservé à certaines ailes de la prison. Si vous ne vous trouvez pas dans la bonne aile, vous n’y avez pas droit. Les demandes de formation émanant des prisonniers, même dans les ailes concernées, sont plus nombreuses que les réponses qu’on peut y donner. Si vous avez un travail comme détenu, vous n’avez pas droit à la formation. Si vous choisissez de ne pas travailler et de suivre des formations, dans beaucoup de cas vous ne touchez rien, même pas les misérables 60 cent par heure. Si en tant que détenu vous êtes puni pour un mauvais comportement , qui n’a rien à voir avec un comportement dans la classe ou dans la formation, votre droit à la formation est retiré, comme faisant partie de la punition.

Il faut en premier lieu engager des gens de terrain comme professeurs.
Il y a plein de gens compétents qui sont au chômage et qui pourraient avoir une contribution importante et décisive dans les prisons, mais qui sont tenus à l’écart et qui sont condamnés au chômage ou même à la précarité.
Je vois différentes catégories dans lesquels il faut puiser des forces :

1. les ex-détenus comme Jean Marc Mahy qui se sont formés professionnellement comme éducateur,
2. des membres de familles de détenus comme Samira Benallal, et en général du personnel issu de l’immigration,
3. des membres de famille de victimes qui pourraient jouer un rôle positif comme Tinny Mast, la grand-mère de Luna,
4. des acteurs du monde du travail qui ont et une expérience de la vie de l’immigration et une expérience du monde du travail et syndical, comme Roberto D’Orazio ou Silvio Marra,
5. des travailleurs au chômage, ou préprensionnés ou pensionnés qui ont une connaissance des métiers et de la technique.


Le travail des scientifiques, du secteur artistique, du monde universitaire devrait se mettre au service de ces gens-là.

1.3. On a besoin de construction d’espace de formation.
La situation de la formation dans la prison dépend d’établissement à établissement, mais le constat général est que l’état prend bien sa responsabilité pour la construction de prisons et de cellules et pour l’installation de nouveaux câbles au-dessus des préaux ou autre contrôle pour empêcher toute évasion, mais pas pour assurer une infrastructure pour la formation.

Oui, je dispose d’un local qui a la taille de deux cellules à chaque étage.
Mais dans l’ensemble il n’y a pas d’espace prévu dans les prisons, pas de locaux de formation. Les enseignants et les éducateurs ont tout simplement besoin d’une espace, matérielle, physique, visible. On besoin de dizaines de mètres carrés. Si cela est en contradiction avec l’espace qu’occupent les cellules, il faut diminuer le nombre de cellules, sans remplacment. Ce qui obligera a trouver des solutions alternatives pour les détenus concernés (parmi eux se trouvent des malades, des handicapés, des patients psychiatriques…). A part les ordinateurs pour les cours d’informatique, on n’a pas de matériel ou des moyens d’éducation moderne et performante (on fabrique nous-mêmes nos outils). On n’a pas de rémunération d’étude ou de salaires pour les détenus dans tous les prisons (parfois ils sont payés parfois pas). La formation est et reste marginale, symbolique, elle est parfois poussée dans des coins insalubres, dans les parloirs, dans des classes vides sans aucune décoration.



2. La question carcérale d’aujourd’hui est avant tout une question de la surreprésentation de l’immigration dans nos prisons et demande un investissement massif dans les communautés immigrées et issues de l’immigration.

2.1. Si je vous lis les prénoms des élèves que j’ai eus en un an vous aurez tout compris : ils s’appellent Redouan, Driss, Mohamed, Mohamed, Othman, Hamed, Zohir, Mohamed, Majid, Mohamed, Kadda, Samir, Mustapha.
Si je vous lis les noms de détenus néerlandais avec les familles desquels j’ai récemment rédigé une lettre ouverte au ministre Vandeurzen qui se retrouvent en prison à Bruxelles, la majorité vient des ex-colonies des Hollandais. Ils s’appellent : Malcolm, Elias, Ilyas, …

Si les Noirs occupent la place dominante dans les prisons aux Etats Unis, le même phénomène se produit depuis 10, 15 ans en Europe : ici c’est l’immigration récente (Europe de l’Est) et des personnes de la deuxième et troisième génération d’origine maghrébine qui prennent la place dominante dans les prisons.

44% de toute la population carcérale en Belgique n’a pas la nationalité belge.
Il faut y ajouter tous les détenus qui sont issus de l’immigration et qui ont la nationalité belge. Ce qui donne, à Bruxelles en tout cas, le double si pas plus.
Un collègue qui travaille depuis 25 ans en prison me disait récemment : notre public a totalement changé. Quand je sors de la prison au même moment que les familles en visite, c’est comme si je me retrouvais dans le tiers monde.

Il faut arrêter de se voiler la face : disons clairement ce que beaucoup d’études démontrent : il y a une surreprésentation de la population issue de l’immigration et de l’immigration récente. Elle est la classe populaire d’aujourd’hui, une classe qui erre de pays en pays dans ce monde globalisé, et/ou qui est déjà installé mais fait toujours partie de la classe la plus précarisée et la plus discriminée de la société.

Nos prisons se trouvent dans des lieux réels et concrets : dans une ville de Bruxelles plus d’un quart de la population vit sous le seuil de la pauvreté ! Dans une enquête réalisée en 2001, il apparaît que 75% de la population pénitentiaire en Belgique est issue des familles où le père est chômeur, ouvrier, manœuvre, ou inconnu.

45 % de la population carcérale n’ont qu’un diplôme d’études primaires. 30% n’ont pas de diplôme du tout. Où est le plan Marshall pour les quartiers populaires ? l’intervention de crise comme pour les banques ?

Disons clairement qu’un immigré et en particulier un jeune d’origine marocaine a plus de chances de se trouver arrêté qu’un blanc, qu’il a plus de risque d’être mis en détention préventive qu’un autre, qu’il risque d’être condamné plus lourdement et sans sursis, qu’il risque de ne pas obtenir aussi vite que les autres sa libération conditionnelle, qu’il sera soumis à des exigences d’intégration et d’assimilation forcée : c’est-à-dire qu'il doit non seulement avoir obligatoirement un logement, un travail, mais aussi le nombre d’heures occupées par jour ; s’il a des dettes qui n’ont rien à voir avec le délit, il faut un plan de paiement etc.…
Les prisonniers non belges qui ne comprennent ni le néerlandais, ni le français sont regroupés sur des étages spéciaux, ils n’ont souvent pas droit à la formation, parce que dans ceux là on n’investit pas. Ils n’ont pas le droit à des congés pénitentiaires parce qu’ils pourraient ne pas revenir à la prison, etc, etc.

Le monde éducatif ne s’est pas encore cassé la tête sur cette nouvelle situation et il ne dispose pas d’une approche adaptée.
Tous ces détenus retourneront dans leurs quartiers, d’où, comme l’a encore écrit récemment Le Monde diplomatique, on ne sort jamais. On ne peut pas former ces gens sans lien avec leur situation dans les quartiers, sans lien avec les familles, sans lien avec les luttes nécessaires pour un emploi décent du mouvement syndical, ou avec des gens qui se battent pour un logement décent dans les quartiers populaires.

Qui tient compte de leur identité culturelle, religieuse, linguistique ?
Qui voit les problèmes autrement que comme un problème de réintégration forcée ? Cherchez dans les cours et trouvez-moi des cours en arabe !? Trouvez-moi les cours qui expliquent l’héritage d’ Abdelkrim, de Mehdi Ben Barka, des soldats marocains morts dans les guerres occidentales, de la lutte pour la décolonisation de l’Algérie..


2.2. Une autre question liée à l’immigration est la question de la lutte antiterroriste. La semaine passée les ministres européens ont adopté un plan et vont éditer un guide pour tous les gardiens pour pouvoir « détecter à temps les dangers de contamination du fondamentalisme islamique dans toutes les prisons européennes ».
Je voudrais poser le problème autrement : comme le montre l’histoire de tous les conflits, une population immigrée est inévitablement plus touchée par les guerres en Irak, en Palestine, en Afghanistan avec lesquelles elle est liée par origine ou par religion et va chercher des moyens pour être solidaire avec leurs frères et sœurs, victimes de ces guerres.
Si on ne veut pas perdre des tranches entières de la population carcérale aux fondamentalistes il faut un message et un programme de paix clair, contre la guerre. Il faut lancer des initiatives de solidarité du secteur pénitentiaire de chez nous avec des prisonniers et leurs enfants et familles en Palestine, Irak, Guantanamo et autres camps de concentrations.
Et deuxièmement : il faut lutter absolument contre l’ombre de Guantanamo qui plane sur notre justice et sur le traitement des prisonniers.
Je veux vous donner juste un exemple d'un soi-disant chef terroriste qui se trouve toujours en prison. Il s’agit de Soughir Bilal, tenu responsable pour l’envoi de 4 personnes pour aller se battre en Irak. Il a reçu d’abord 10 ans et en appel 5 ans pour cela. Il a été traité de manière scandaleuse pendant des années : du 30 novembre 2005 au 15 janvier 2007 il a été en isolement : pas de promenade collective, pas de douche avec les autres, fouilles quotidiennes, pas de livres etc. etc. Je peux vous montrer le rapport de sa demande de suivre de formations : jamais accordé.


3. Il faut des moyens pour reconquérir l’espace publique et l’opinion publique.

Nous avons perdu la bataille des idées avec la droite. Chaque évènement est un coup et une attaque contre le travail de l’éducation, le procès de Adam G et de Marius étant la dernière attaque en règle.

Nous avons perdu la bataille que Jean-Marc Mahy et moi avaient commencée avec 393 autres assistants sociaux, profs, magistrats, éducateurs, enseignants dont un nombre entre vous, pour sauver le musée prison de Tongres et empêcher que ce musée soit transformé en nouvelle prison pour jeunes. Ce musée aurait pu devenir un projet rêvé pour mettre sur pied un centre d’éducation européen. Il ferme quand-même, le ministre ne répond même pas à une demande pour un entretien, une journée d’action pédagogique ne peut pas y avoir lieu. Et tout cela passe.

Nous nous sommes laissés enfermer dans les prisons et dans les centres pour jeunes. Il devient temps qu’on sorte vers la société, qu’on revendique une émission à la radio, à la télévision, une place dans les médias pour expliquer nos efforts, notre travail qui est souvent magnifique, mais pas du tout connu ou reconnu. Il faut qu’on sorte du circuit de la marginalité et de « l’entre-nous » pour reconquérir l’opinion publique.

Pour terminer, je veux saluer l’organisation de ces Etats généraux sur les prisons. J’espère qu’ils donneront le premier signal pour la mise sur pied d’un plan de sauvetage non plus pour les banquiers mais pour les rejetés de ce monde.

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