La gauche face à l’insécurité et la délinquance : l'heure à l'autocritique

Si la gauche se retrouve dans un « trou noir », victime du « désamour populaire » et « incapable de gagner la confiance du peuple », c’est qu’elle a laissé le terrain de la lutte contre la délinquance à la droite. C’est en tout cas le point de vue de Claude Demelenne dans le Journal du Mardi (JDM, août 2008).
Sous le titre « Pour une gauche radicalement protectrice », et « Bobos de tous les pays, interrogez-vous », il y consacre une dizaine de pages pour appeler la gauche à entamer un processus d’autocritique, dans lequel son attitude vis-à-vis de l’insécurité dans les quartiers populaires prend une place centrale : « L’insécurité est décidément le talon d"Achille de la gauche un peu partout en Europe. »
A partir de là, le JDM se fait l’écho de tout un courant au sein de la gauche européenne, gestionnaires et radicaux confondus, qui plaide pour une gauche qui « renoue avec le peuple » et qui arrête « son angélisme, son utopisme, son irréalisme et ses tabous. »
Pour ce courant, la gauche devait reprendre le discours répressif de la droite : « Face au phénomène des pics de délinquance (banlieues de Paris, certains quartiers défavorisés à Bruxelles) la gauche a laissé à la droite le monopole du discours répressif. Elle le paie durement. » Chose assez incroyable, le JDM reconnaît que là où la gauche est au pouvoir, elle « n’est généralement pas moins répressive que les partis de centre-droit », mais « Craignant d’être accusée de copier la droite musclée, elle n’assume que partiellement sa pratique sur le terrain. Privilégiant l’argumentaire sur la prévention, elle s’interdit de transformer en argument électoral son volontarisme contre l’insécurité. C’est une erreur parce qu’elle touche de plein fouet son électorat traditionnel… »
Tout ceci ne ressemble pas vraiment à un bilan autocritique, mais plutôt à une opération de préparation de la campagne électorale de 2009. Et oui, disons-le, si la gauche devenait vraiment une doublure de la droite et devenait aussi ou -pourquoi pas - plus agressive que le Vlaams Belang ou la Liste Dedecker, peut-être arriverait-elle effectivement à faire un beau score électoral. Seulement, dans ce cas, comme le disait l’écrivain italien Antonio Tabucchi : « La gauche pourrait se présenter comme nouvelle nouvelle droite. Et elle serait vraiment tranquille : elle serait au gouvernement, mais personne ne la reconnaîtrait ».

Pour une campagne d’alphabétisation politique et sociale.

Pour faire un vrai bilan autocritique sur l’attitude de la gauche vis-à-vis de l’insécurité et de la délinquance, il faut d’abord que la gauche sorte de l’étranglement du jeu électoral (et de son goût des succès électoraux faciles et des postes qui en découlent) et qu’elle fasse un repli stratégique vers les masses populaires pour se reconstruire parmi elles une identité propre. La voie électorale ne peut que fausser le débat : d’abord elle rend impossible toute politique à long terme et en profondeur, et ensuite, les élections actuelles sont devenues le terrain par excellence pour la démagogie, l’excitation facile et les promesses populistes contre la criminalité. Le travail électoral ne peut être qu’accessoire dans un travail de reconstruction de la gauche. Le constat est là : dans le climat de droite dominant, de peur généralisée, toute politique qui mise centralement sur les élections n’a entraîné qu’une droitisation progressive de l’ensemble de la gauche.
Les élections (avec ses sondages de l’opinion publique) sont devenues son alibi pour glisser vers le centre et n’être qu’une voix incolore dans le chœur de la pensée unique. L’opinion publique d’aujourd’hui est façonnée à droite comme jamais auparavant par des médias qui la matraquent inlassablement avec « les faits divers de la délinquance », à travers lesquels un seul message politique est véhiculé : criminalisation et stigmatisation des communautés (maghrébines ou polonaises) et des groupes (jeunes), exploitation de la douleur des victimes pour obtenir plus de répression et plus de prisons. Faire une autocritique sérieuse voudrait dire que la gauche reconnaît qu’elle a abandonné le peuple et sa tâche d’éducation, et qu’elle se lance dans ce que j’appellerais une campagne d’alphabétisation politique et sociale du peuple sur tous les points où la droite a fait des percées spectaculaires, dont l’insécurité.

Dénoncer le capitalisme criminel.

Ensuite, une politique de gauche contre la criminalité suppose que la gauche reprenne les choses dès le début, c’est-à-dire qu’elle retrouve les racines de l’insécurité, de la criminalité et de la violence dans ce monde et surtout qu’elle ait de nouveau le courage de le dire.
Deux événements ont forgé l’opinion publique et l’orientation de la gauche pendant ces dernières vingt années. D’abord la chute du socialisme en 1989 et l’acceptation (active ou passive) par toute la classe politique de droite et de gauche de ce système criminel qu’est le capitalisme et l’impérialisme, devenu la seule alternative possible pour développer ce monde.
Ensuite, depuis le 11 septembre 2001, il y a eu de la part de cette même classe politique l’acceptation ou même l’engagement dans la guerre mondiale américaine contre la terreur. Une guerre qui dure maintenant depuis presque huit ans, qui risque de ne jamais finir, basée sur des mensonges déclarés et d’une cruauté et d’une barbarie jamais vues. Ce sont ces deux événements qui dominent le monde d’aujourd’hui et qui le rendent invivable et incertain. Ces deux événements forment un cocktail explosif et tant que la gauche ne s’attaque pas à le démonter, le train de la peur et de l’angoisse existentielle, du racisme et de l’islamophobie, de l’ode à la violence, de la réintroduction de la torture, de l’individualisme et du chacun pour soi… ne s’arrêtera pas.

Dénonçons les marchés financiers (banques, fonds de pensions..) comme de vrais criminels parce qu’ils ont poussé 100 millions de gens dans une pauvreté extrême à des révoltes de la faim, faim provoquée par leurs spéculations sur le marché du blé, du maïs, du riz et du soja.

Dénonçons comme criminels les 6000 hommes d’affaires qui dirigent ce monde et qui pourraient en un tournemain résoudre la pauvreté mondiale.

Dénonçons la tuerie barbare des 90 Afghans, dont 60 femmes et enfants, le 22 août dernier par un bombardement de l’OTAN, comme aussi grave et peut-être pire que les enlèvements et les meurtres des enfants chez nous, contre lesquels toute une population s’est levée.

Et surtout dépassons les cris d’indignation morale et poussons nos protestations jusqu’à obtenir des résultats tangibles.

Non au modèle américain, oui à l’éducation !

Trois, il faut que la gauche réaffirme sa conviction que ce n’est pas le modèle américain avec sa politique de tolérance zéro et d’enfermement massif qui résoudra le problème de la délinquance, mais bien le changement des conditions sociales dans lesquelles les gens grandissent et vivent, et qui déterminent leur comportement. Ce n’est donc pas la responsabilité individuelle des délinquants (ou de leurs parents) qui est la première source de délinquance.
Pour la gauche, il faut d'urgence investir et réaliser le changement dans l’enseignement, le logement, l’accès à la culture, au travail, et pas dans de nouvelles prisons. Cette idée de base ne doit pas se retrouver dans les déclarations internes ou de congrès ; il faut surtout passer ce message à l’occasion de chaque événement tragique présenté par les médias. Or, lors de tous les événements qui ont renforcé le sentiment d’insécurité et de vengeance au sein du peuple, la gauche, quand elle a osé prendre position, a à chaque fois fait fausse route. Dans les affaires tragiques de Demoor à Anvers ou de Joe Van Holsbeek à Bruxelles, la gauche s’est tout simplement jointe à l’indignation spontanée et aux manifestations organisées de l’opinion publique. Sans plus. Ce qu’elle a payé ou va payer très cher.
Enfin, il faut que la gauche avance des pistes positives et concrètes pour montrer une autre voie et qu’elle soit la voix de ces centaines de travailleurs sociaux et éducateurs qui font un travail remarquable d’éducation des jeunes en difficultés. Le 1er novembre 2008, le musée-prison de Tongres va fermer ses portes, faute de subsides et réouvrira en tant que centre de détention pour 35 jeunes délinquants. N’est-ce pas une occasion pour la gauche de montrer le choix à faire : éducation ou répression ?

Signez la pétition pour sauver Tongres sur www.revuenouvelle.be et venez nombreux à la visite et à la promenade de protestation le 18 octobre prochain.

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