Abderrahmane Boujeldli et le « groupe de Fès » : bientôt 20 ans dans le couloir de la mort à la prison de Kenitra


par Luk Vervaet

Première partie : le procès.
Les événements datent d'il y a vingt ans. Avec en filigrane : les années de plomb du Roi Hassan II ; la guerre américaineTempête du désert, « Desert Storm », en 1991 contre l'Irak ; la guerre civile en Algérie qui débute en 1991, suite au coup d'état de l'armée algérienne et l'annulation des résultats des élections gagnées par le FIS.
C'est dans ce climat politique que trois attaques à main armée ont été commises au Maroc. Une en novembre 1993 à Oujda et Casablanca, qui a fait deux blessés. Deux autres attaques, en août 1994 à Casablanca et à un hôtel à Marrakech, faisant deux morts et un blessé. Le ministre de l'intérieur marocain de l’époque, Driss Basri, parle d'une opération téléguidée par « les services algériens », puis « d'une organisation marocaine islamique proche du FIS algérien », puis l'acte d'accusation se contente d'évoquer «un réseau islamiste commandité de l'étranger».
Dans la presse, on parle d'une « d'une filière islamiste franco-maghrébine ayant lancé ses militants à l'assaut du Maroc, après les avoir entraînés au Pakistan, avant de confier à certains d'entre eux des missions en Bosnie et en Algérie. L'histoire d'un réseau vraisemblablement infiltré par certains services marocains » (Libération, 18 janvier 1995).
Six jeunes venus des banlieues françaises..
Sur le bancs des accusés au tribunal de Fès, six jeunes venus des banlieues françaises : Stéphane 23 ans, Redouane, 24 ans, Kamel, 26 ans, Abdeslam, 25 ans, Abderrahmane, 24 ans, et Hamel, 28 ans.
Avec eux, onze autres personnes, jugées en tant que leurs complices marocains.
Encore deux autres personnes : Tarek Falah, considéré comme le tireur dans l'hôtel de Marrakech, et Abdelilah Ziyad (alias Rachid), considéré comme le commanditaire de l'opération, ont été arrêté en Allemagne puis extradé vers la France pour y être jugé.
En France, toujours dans la même affaire, le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière a inculpé et mis en prison une vingtaine de personnes, complices présumés des accusés de Fès.
Un procès inique.

Il ne s'agit pas ici de refaire le procès sur la culpabilité ou non des inculpés. Mais force est de constater que pour tout observateur impartial, leur procès au Maroc a été un déni de l'état de droit et un refus du respect élémentaire des droits des inculpés. Tous les inculpés, pourtant accusés d'appartenir à différents « groupes », ont été mis dans le même sac dans ce procès spectacle. Alors que selon Françoise Germain-Robin dans L'Humanité : « Plusieurs journaux, comme « Al Ittihad Al Ichtiraki », organe de l’Union socialiste des forces populaires (USFP - opposition de gauche), et « l’Opinion », sont convaincus qu’il n’y a pas de lien entre les « groupes » de Fès et de Marrakech ».
Dès le début du procès, les avocats de la défense ont dénoncé les conditions de l'instruction : ils n'ont pas d'accès aux dossiers ni aux expertises. Il y a des témoignages retenus par la police et la justice marocaine. Ils demandent dès lors que le procès soit reporté. Refusé.
Puis, ils demandent de pouvoir entendre les témoignages des deux inculpés, détenus en Allemagne. Témoignages indispensables à la défense pour ce procès : un d'eux aurait participé à la fusillade, l'autre serait la personne ayant préparé l'ensemble des attentats prévus au Maroc, et le seul à être accusé de faire partie d'une organisation «Le Mouvement de la jeunesse islamique marocaine», et d'être en même temps « un agent de la sécurité militaire algérienne ». Refusé.
La défense veut entendre les ministres de l'intérieur marocains et algériens. Refusé. Ils dénoncent le fait que les gardes à vue des inculpés ont dépassé le temps légal. Rejeté.
Ils avancent les plaintes sur la torture. Rejetées.
Ils dénoncent les procès-verbaux rédigés en arabe et signés par des détenus, qui ne comprenaient pas l'arabe.. Toutes ces demandes de la défense seront rejetées par la Cour.
Le verdict impitoyable et décidé d'avance.
Voici le verdict relaté par Maroc-chronique intérieure, annuaire de l'Afrique du nord ( l'année magrébine page 662). Les peines à l'américaine y sont résumées ainsi : « Après un délibéré de sept heures et quinze minutes qui a pris fin à 4 h 30 du matin, les cinq magistrats de la Cour d'appel condamnent à mort le Franco-Algérien Stéphane Ait Idir et le Franco-Marocain Redouane Hammadi , originaires de la banlieue parisienne et membres du commando de Marrakech qui a tué deux touristes espagnols à l'hôtel Atlas-Asni le 24 août dernier. La même peine a été prononcée contre Hamel Marzoug, Algérien, membre du commando de Casablanca. Le Franco-Algérien Kamel Benakcha et les Marocains Abdeslam Guerouaz et Abderrahmane Boujedli qui constituaient le groupe de Fès ont de leur côté été condamnés à la prison à perpétuité. Le septième principal accusé, le Marocain Mustapha Meziane qui n'a participé à aucune des actions armées - a été condamné à trois ans fermes. Enfin, pour les onze complices , les peines vont de 10 ans fermes à six mois avec sursis ».  
En comparaison, les deux inculpés dans cette affaire qui étaient en prison en Allemagne, puis extradés en France, ont été condamnés par la justice française à cinq ans de prison pour Tarek et à huit ans de prison (et dix ans d'interdiction de territoire) pour « Rachid », considéré comme le « chef » du réseau..
La grâce royale pour certains...
En janvier 2004, 33 détenus (dont 7 détenus, condamnés en 1998 à des peines de 10 à 20 ans pour des chefs d’accusation identiques au groupe de Fès), sont libérés à l’occasion d’une grâce royale, avec laquelle, je cite, « le Roi, souhaite épurer les dossiers des victimes des condamnations arbitraires et des atteintes en matière de droits de l’Homme pour que les Marocains se réconcilient avec eux-mêmes et avec leur histoire ».
L'enfer sans fin pour d'autres..
En avril 2005, Ahmed Chadid, à ce moment-là le plus ancien prisonnier du monde arabe (il avait été arrêté le 13 août 1983 à la ville de Mohammedia au Maroc, condamné à mort pour avoir participé, avec des jeunes du groupe Islamiste 71 à la distribution de tracts qui dénoncaient le régime marocain, et sa politique de trahison à la cause palestinienne) lance un appel de la Prison de Oukacha – Casablanca pour la libération de tous les prisonniers politiques au Maroc. Il écrit : ..Aux associations internationales de défense des Droits de l’Homme, à l’ensemble des forces démocratiques dans le monde, à tous ceux et celles qui œuvrent pour le respect des droits humains au Maroc, nous leur demandons d’être nos ambassadeurs pour demander notre libération et celle de l’ensemble des prisonniers politiques au Maroc, aidez-nous à sortir de cette prison pour enfin vivre libres auprès de nos familles. » Dans sa liste de détenus politiques à mettre en liberté il cite le groupe de Fès , condamné en 1995 : « Abdeslam Guerouaz , Abderrahmane Boujedli et Kamel Benakcha ».Et il ajoute : »L’ensemble des détenus sus-cités souffrent de différentes maladies et sont privés des soins nécessaires ».

En août 2008, les prisonniers d'opinion Ahmed Chahid et Ahmed Chaïb sont libérés après 25 ans de détention.
Six ans plus tard, le « groupe de Fès » se trouve toujours dans le couloir de la mort à la prison de Kenitra. Avec 79 autres (sur un total de 115 condamnés à mort au Maroc ( statistique fin 2012).
Fin mai 2014, on apprend que deux Français, faisant partie des détenus du procès d'il y a vingt ans, ont commencé une grève de la faim pour pouvoir sortir du couloir de la mort. « Stéphane Aït Idir et Rédouane Hamadi, les Français auteurs principaux de l’attentat terroriste contre l’hôtel Atlas Asni à Marrakech en août 1994, sont en grève de la faim, pour revendiquer en premier lieu le droit de sortir du couloir de la mort. Les deux hommes détenus dans la prison de Kénitra, veulent bénéficier des mêmes droits que les 22 Français incarcérés dans des prisons marocaines, ayant entamé récemment une grève de la faim, pour revendiquer le rétablissement des accords de coopération judiciaire suspendus entre le Maroc et la France...Stéphane Aït Idir, Français d’origine algérienne, 41 ans et le franco-marocain Rédouane Hamadi, 42 ans, qui avaient grandi dans la cité des 4000 à La Courneuve, avant de basculer dans le terrorisme, appellent le Roi Mohammed VI à les sortir de l’isolement du couloir de la mort et à étudier leur cas, disent-ils, exceptionnel, et remontant aux "années de plomb", selon leurs propres dires. » (bladi.net 29 mai 2014)
Prochain article : Abderrahmane Boujeldli, une vie dans le couloir de la mort à la prison de Kenitra.














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