Nizar Trabelsi dans une prison américaine : Ni chez les humains, ni chez les morts

photo disobedient media
En janvier 2017, le président américain Donald Trump déclarait à la chaine de télévision ABC: "Est-ce que la torture marche ? Donne-t-elle des résultats ? J’ai posé la question à des personnes au plus haut niveau des services de renseignement et la réponse est "oui, absolument".

Le mardi 30 janvier 2018, seize ans après l’ouverture du camp de Guantanamo, Trump annonçait dans son premier discours sur l’État de l’Union qu’il maintiendrait ouvertes les installations carcérales à Guantanamo : "Pour y enfermer les terroristes où que nous les chassions, où que nous les trouvions".

Ainsi la boucle est fermée. 
Banni en 2009, le waterboarding et d’autres formes de torture pourront être réintroduits comme techniques d’interrogation. Le camp de Guantanamo et d’autres sites secrets de la CIA où ils ont été pratiqués, resteront ouverts. Nous voilà de retour dans les années Bush, parmi les plus sombres de l’histoire moderne.

Nizar Trabelsi et Guantanamo

Mais quel est le lien entre l’affaire de Nizar Trabelsi, extradé par la Belgique le 3 octobre 2013 à la demande des Etats-Unis, et Guantanamo ?1

C’était début 2009. Devant la chambre de mises en accusation de la Cour d’appel de Bruxelles, se débattait la demande d’extradition de Nizar Trabelsi introduite par les autorités américaines en 2008. La défense de Trabelsi, sous la direction de maître Marc Nève, plaidait que la demande américaine ne pouvait pas être acceptée. Qu’il fallait la rejeter à tout prix. À cause des conditions inhumaines de détention aux États-Unis. À cause des méthodes d’interrogatoire qui y ont cours. À cause des méthodes de recherche utilisées dans ce type de dossiers.

Or, pour contrer les arguments de la défense, l’argumentation centrale du Procureur fédéral disait qu’il n’y avait aucune raison de s’inquiéter sur le respect des droits des détenus aux États-Unis. Pour le démontrer, le Procureur fédéral avait repris, dans son réquisitoire écrit, de larges extraits des promesses électorales d’Obama, élu début novembre 2008. Ces extraits, reproduits tels quels, provenaient, références à l’appui, du site internet de RTL. 
Obama, non seulement y annonçait la fermeture de Guantanamo mais y faisait aussi valoir que s’annonçait, après tant de dérives, une ère nouvelle, respectueuse des droits fondamentaux.

Sur ces audiences au tribunal Marc Nève déclarait : "Sans hésiter, pour rejeter l’ensemble des moyens invoqués par la défense de Nizar Trabelsi, les juges de la Cour d’appel adoptèrent l’exposé présenté par le Procureur fédéral. Ce faisant, la Cour s’est en quelque sorte appropriée ce catalogue de promesses dont, tant d’années plus tard, nous savons à quel point il était trompeur.

S’appuyant sur le jugement, le ministre de la Justice Stefaan De Clerck apposera sa signature à la demande d’extradition le 23 novembre 2011. Le 3 octobre 2013, la nouvelle ministre Annemie Turtelboom installera Trabelsi sur un avion de la CIA vers les États-Unis.

Les promesses de la fermeture de Guantanamo et du bannissement des techniques d’interrogation de torture n’ayant pas été tenues, le Procureur général et les juges de la Cour d’appel vont-ils révoquer leur décision ?

Et, au moment où quasi tout le monde pointe la NVA comme responsable des extraditions illégales par notre pays, le personnel politique du gouvernement Di Rupo (sans-NVA, composé des SP.a/PS, CD&V/cdH et Open Vld/MR), qui a donné unanimement le feu vert à cette extradition, va-t-il se distancier publiquement de cette décision ? Extradition pour laquelle la Belgique sera condamnée par la Cour européenne des Droits de l’Homme le 4 septembre 2014. 

Et qu’en est-il de la promesse de détention de Nizar Trabelsi qui allait être "conforme aux normes de la Déclaration européenne des droits de l’homme" ?

Nizar Trabelsi aura 48 ans cette année. Pour un plan d’attentat contre une base militaire américaine, attentat qui n’a jamais eu lieu, Trabelsi a été condamné à dix ans de prison. Or aujourd’hui, il se trouve depuis 17 ans en prison, dont 13 en Belgique et quatre aux États-Unis. En octobre de l’année passée, à l’occasion du troisième anniversaire de son extradition, j’ai décrit ses conditions de détention inhumaines dans la prison américaine.

Depuis, rien n’a changé. Pas de nouveau procès à l’horizon, et des conditions de détention inhumaines.

Selon l’épouse de Trabelsi, Oum Maryam : "Nizar est détenu dans un cachot. Il n’y a pas de fenêtre, pas de télévision ni de matelas. Il dort sur du béton. Trois spots restent allumés 24/24h. Pas de sorties, pas de sport. Pas de visiteurs. Le dernier repas chaud qu'il a mangé date d’il y a plus de 3 ans à la prison de Bruges. Rajoutons les intimidations des gardiens. C’est un petit résumé d’un traitement inhumain. Il est enterré vivant." Le 19 avril 2018, elle ajoute : " Je suis très inquiète de l'état de santé de Nizar. Il a toujours des migraines. Il crache du sang. Aucun médecin vient le consulter. Ils lui font des rapports disciplinaires pour des choses qu'il n'a pas fait. A cause de ça ils lui suspendent les appels : ils lui enlèvent la seule chose qu'il peut encore faire puisqu'il n'a pas de visite, pas de sortie. Ils réduisent les proportions de ses repas, il reste donc sur sa faim. Je ne sais plus ce que je peux faire pour cesser ces tortures psychologiques..."  

Avec une amie, j’ai été voir la pièce La comptabilité du caméléon au Théâtre de la Vie à Saint-Josse. Elle met en scène l’histoire de quatre détenus en fin de peine, choisis pour une expérience pénitentiaire d’une durée d’un an, dans un chalet sur une île déserte. Dans un atelier-théâtre, les quatre détenus sont confrontés à Antigone, la tragédie grecque de Sophocle.

Où Antigone prononce cette phrase terrible : "Ni chez les humains ni chez les morts", quand elle est condamnée par Créon, et enfermée vivante dans un tombeau. "Ni chez les humains, ni chez les morts" : c’est bien le résumé de l’incarcération de Nizar Trabelsi.

La justice belge et le ministre Geens ont-ils contrôlé le respect des garanties américaines sur les conditions de détention de la personne que la Belgique a extradée et leur a confiée ?


Si les élections servent à quelque chose, c’est bien d’être le moment où il est possible d’interpeller les candidats des différents partis. Faisons-le.

Vous pouvez réagir... 

... en copiant et en postant cette lettre en anglais sur https://www.rrj.state.va.us/contact et en l’envoyant aussi à Col. Phil Grimes :  dgrimes@rrj.state.va.us et à Major Lorri Rohme : lrohme@rrj.state.va.us .

(La traduction de la lettre en français se trouve en bas).

Dear Sir, Dear Madam

I wish to appeal to you on behalf of Nizar Trabelsi, who is detained in your country since nearly four years after his extradition by Belgium on 3 October 2013. (Please find articles in the press on the condemnation of Belgium by the ECHR, the European Court of Human Rights for his extradition, e.g. https://news.vice.com/article/belgium-condemned-over-unlawful-extradition-of-terrorist-to-the-us ).  

I am concerned about Mr Trabelsi’s treatment in the Rappahannock régional Jail (Stafford).

I learned that the rare phone calls with his family have been cancelled since the beginning of March 2018.  Being without any information or explanation of this measure that cuts Mr Trabelsi’s only link with the outside world, I would be grateful if you would inform me of his whereabouts and give assurances that he is being treated well while in detention.

I would also be grateful to be informed about the news reports in Belgium saying that Mr Trabelsi is held in isolation and denied adequate diet and medical treatment.

I, and all here who share my concern, ask that you inform us of the outcome of your investigation and would appreciate a reply from you as soon as possible. Our concern for his basic rights is a concern for the dignity and well being of all humans.

Thank you in advance for your time on this urgent matter.

Sincerely,
your name

(Traduction en français)

Cher Monsieur, Chère Madame

Je souhaite faire appel à vous au nom de Nizar Trabelsi, qui est détenu dans votre pays depuis près de quatre ans après son extradition par la Belgique le 3 octobre 2013. (Veuillez trouver des articles dans la presse sur la condamnation de la Belgique par la CEDH, la Cour européenne des droits de l'homme, pour son extradition, par exemple sur https://news.vice.com/article/belgium-condemned-over-unlawful-extradition-of-terrorist-to-the-us ).

Je suis préoccupé par le traitement de M. Trabelsi à la prison régionale de Rappahannock (Stafford).

J'ai appris que ses rares appels téléphoniques avec sa famille ont été annulés depuis le début du mois de mars 2018. N'étant pas informé de cette mesure qui coupe le seul lien entre M. Trabelsi et le monde extérieur, je vous serais reconnaissant de bien vouloir m'informer sur les raisons de cette mesure. Et de me rassurer qu'il est bien traité pendant sa détention.

Je serais également reconnaissant d'être informé sur des nouvelles parues dans des reportages en Belgique selon lesquels M. Trabelsi serait détenu en isolement et serait privé d’un régime alimentaire adéquat et de traitement médical.

Moi, et tous ceux qui partagent mes préoccupations, vous demandent de nous informer du résultat de votre enquête et j'apprécierais de recevoir une réponse de votre part au plus vite. Notre préoccupation pour ses droits fondamentaux est basée sur notre souci pour la dignité et le bien-être de tous les êtres humains.
Merci d'avance pour votre temps consacré à cette question urgente.

Cordialement, 
votre nom

Commentaires

Articles les plus consultés