Contre la promotion de nouvelles prisons, créons une culture anticarcérale (Partie 1)

 

(photo An Gruwez, Marc Nève et Luk Vervaet en débat au cinéma d'Attac, après la projection du film La petite prison dans la prairie) 
Ces dernières années, nous avons été pris dans une véritable tornade politique et médiatique de promotion des nouvelles prisons, présentées comme la solution miracle pour le désastre carcéral en Belgique. Une promotion médiatique soutenue depuis une dizaine d’années par la collaboration de magistrats, de directeurs de prison, de professeurs et de journalistes à ce qu’on appelle « des journées de test des nouvelles prisons » à Leuze-en-Hainaut, Beveren, Termonde et Haren. 

Des patrons jusqu’aux architectes, tout le monde s’y est mis. 

Trois ans avant son ouverture, le gigantesque projet de village pénitentiaire à Haren est déjà couronné « Meilleur projet d'infrastructure sociale » lors des Future Projects Public-Private   


Partnership Awards 2019 ; il est primé dans la catégorie « Power and Justice » lors du Public Projects World Architecture Festival à Amsterdam 2019. Pour vous donner une idée de cet « événement à portée mondiale qui voit des architectes du monde entier, le festival est ouvert à tous, mais une place pour y assister coûte 1 505 euros . En 2023, le village pénitentiaire est nominé dans la catégorie « Smart Innovation Award ». En novembre 2023, il est sélectionné parmi 1300 autres projets, et devient finaliste dans PLAN Awards 2023 : « Nous sommes fiers d'annoncer que la Prison de Haren, un projet de B2Ai architects et EGM architecten, a atteint la finale de THE PLAN ! » (2) 

Doit-on s’étonner que la prison maintienne sa popularité au sein du grand public ? Il s’agit d’une véritable addiction à la prison, bien qu’elle ait prouvé tout au long de son histoire qu’elle ne sait ni empêcher la naissance de la délinquance, ni la traiter comme il faut, ni empêcher sa répétition.

La tournée de promotion de Van Quickenborne&Co

Vincent Van Quickenborne est devenu ministre de la Justice le 1er octobre 2020. Si l'on commence à compter à partir de 2010, il est déjà le cinquième ministre de la Justice d'affilée. Tous ses prédécesseurs, à l'exception de Koen Geens, avaient une ancienneté moyenne de deux ans. Quelle que soit la couleur politique des ministres, il y a une constante dans la politique : la construction de nouvelles prisons. Vous avez peut-être déjà remarqué qu'à chaque fois qu'une nouvelle prison est ouverte, elle n'est de toute façon jamais suffisante pour accueillir tous les détenus. Alors, il faut construire et construire encore. 

Une année après son entrée en fonction, dans une tribune publiée dans De Standaard , le ministre annonce « une révolution ».(3) Pas la révolution sociale que tout le monde attend, mais une révolution carcérale. « Sous la ligne de flottaison, une révolution tranquille est en train de se produire dans le système pénitentiaire », écrit-il.  Pour Van Quickenborne, la révolution ne consiste pas à éliminer la pauvreté, la discrimination et à une prise en main de manière révolutionnaire de tant d'autres problèmes complexes tels que la toxicomanie, l'éducation ou les soins de santé mentale, mais à construire plus de prisons performantes. La machine de propagande se met en marche.

Le 17 et le 18 septembre 2022, à peine deux semaines avant son ouverture prématurée, cinquante-cinq juges pénaux, juges d'instruction, professeurs, procureurs, stagiaires judiciaires et journalistes se portent volontaires pour passer un week-end de test dans la nouvelle prison, toujours vide, de Haren. On se demande pourquoi ces volontaires le font, si ce n’est pour s’attirer de l’attention médiatique ou pour vivre une de ces sensations extrêmes dont ils peuvent témoigner après.   

Le 30 septembre 2022, sous le feu des caméras, l’ancien ministre de la Justice Van Quickenborne et d’autres notables ouvrent la méga-prison-village-pénitentiaire de Haren. À cette occasion, le journal De Morgen, dans un élan d'enthousiasme et de journalisme servile, écrivait : « L'inauguration du village pénitentiaire de Haren, qui peut accueillir 1 190 détenus, est une sorte de mea culpa géant sur 192 ans de politique pénitentiaire belge ». Sérieusement ?


 En février 2023, le village pénitentiaire sert de décor pour la série en huit épisodes de « Recht naar de gevangenis » (« Envoyé en prison », comme dans le jeu Monopoly) de la chaîne néerlandophone Play4. C’est un « tout nouveau programme d'intérêt humain » où le ministre de la Justice joue le premier rôle. Pendant plusieurs jours le ministre de la Justice, un juge pénal, un juge d'instruction, un avocat, un gardien et un directeur de prison se sont laissé enfermer volontairement dans la nouvelle prison, toujours  vide, de Haren. L'initiative a reçu une attention internationale. Même les personnes qui n'appréciaient pas Van Quickenborne étaient impressionnées.  Bingo ! Lors de la 62ème  remise des Roses d'Or à Londres en novembre 2023, ce film gagne le prix dans la catégorie "divertissement non-fictionnel". Le ministre, fier et content, envoyait via Linked ce message à la réalisatrice : « Elle a fait connaître à des centaines de milliers de Flamands la nouvelle prison de Haren. Pas à partir d’une tour d'ivoire, mais au cœur d'un lieu humain. Merci Tess, pour ce que toi et ton équipe faites pour la justice ». Voilà une belle illustration sur comment la politique et les médias peuvent s’entendre à merveille dans la promotion de nouvelles prisons au profit de nous tous !


 En septembre 2023, une nouvelle série télé en cinq épisodes voit le jour, cette fois sur la VRT Canvas : « Het dorp achter de muur » (Le village derrière le mur).  

Entretemps, Van Quickenborne a de nouveau fait appel aux médias pour qu'ils le filment alors qu'il laisse sortir le dernier prisonnier de la prison de Forest en vue de son transfert à Haren. Ils l'ont filmé lorsqu'il a tourné la clé de la porte principale de la prison. Fin théâtrale d'une époque. Disons en passant que le dernier prisonnier de Forest n'était pas vraiment le dernier prisonnier. Le vrai dernier n'était pas présentable et il fallait trouver rapidement un remplaçant. Les médias ont joué le jeu.

Puis ce fut au tour de Termonde. En février 2023, un « week-end d'essai » a lieu dans la nouvelle prison de Termonde. Une cinquantaine de magistrats et de chercheurs s'y sont à nouveau laissés enfermer. Suivis quelques semaines plus tard par une centaine d'élèves de cinq écoles (études de défense et de sécurité) qui y ont été enfermés pendant une journée à la fin du mois de février.   Le 11 mars 2023, sous les caméras, le ministre de la Justice supervisait en personne le transfert de 271 détenus de l’ancienne prison vers leur toute nouvelle résidence. Ce fut, pouvait-on lire dans la presse, « le plus grand transfert de détenus jamais réalisé, escorté par un dispositif policier sans précédent sur terre, dans les airs et sur l'eau ». Quelques jours plus tard, à propos de la nouvelle prison de Termonde, la presse publie la déclaration d’en ex-détenu : « La prison était un bon hôtel, j'y ai eu plus de luxe qu'à la maison ».

« La prison de Haren est un Club Med avec du porno gratuit ». Dans la semaine du 17 juin 2023, on pouvait lire ce titre dans à peu près tous les journaux des deux côtés de la frontière linguistique, et même en anglais. C’étaient les propos d’un jeune qui avait été enfermé pendant quelques semaines à Haren. Sa déclaration débile était commentée par des journalistes comme suit : « c'est précisément ce que les concepteurs du village pénitentiaire Haren visaient il y a 13 ans : un environnement résidentiel qui ne ressemble pas à un coin perdu du 19ème siècle, mais un lieu qui aspire à être vécu comme une privation temporaire de liberté et surtout pas plus que cela » ....

Le 7 juillet 2023, à nouveau, les feux sont braqués sur Van Quickenborne quand il rouvre la prison pour femmes de Berkendael, comme maison de détention pour soixante détenus avec des peines de moins de trois ans. Qui se souvient de la déclaration gouvernementale d’il y a quinze ans selon laquelle les prisons de Berkendael, Saint-Gilles et Forest devaient être fermées et remplacées par la mégaprison de Haren ?

Et ça continue. Tant les constructions que l’imagination carcérale qui les entourent. En février 2024, les autorités judiciaires posent la première pierre de la nouvelle maison d'arrêt à Anvers qui doit ouvrir ses portes en 2026. Le (nouveau) ministre de la Justice, son collègue Mathieu Michel et l’échevine anversoise du Port, Annick De Ridder, ont fait scanner leurs mains. Les différentes empreintes seront imprimées sur la première pierre, qui sera placée plus tard dans le bâtiment.  « Nous misons avant tout sur la modernisation et la durabilité du nouveau bâtiment », indiquait Kristien De Vries, directrice du projet Hortus Conclusus (littéralement « jardin clos »). Le 20 avril 2024, le journal Het Laatste Nieuws titre : « S’évader ? Qui voudrait s’évader de ce bel environnement ? »

Pour une culture anticarcérale : des livres et des films à contrecourant  

Après trois ans de révolution de Van Quickenborne, on peut lire ce qui suit dans le rapport annuel du Conseil de l'Europe sur les prisons en Europe, publié début juin 2023. Avec 115 détenus pour 100 places, la Belgique se classe, avec la France, au troisième rang des pays européens où la surpopulation carcérale est la plus élevée. Seules la Roumanie et Chypre nous devancent. La Belgique occupe la première place en ce qui concerne le pourcentage de personnes incarcérées pour des délits liés à la drogue.(4)   

Nous ne nous dirigeons pas vers un modèle scandinave, comme le prétend Van Quickenbone, mais bien vers le modèle américain. Nous aurons un paysage carcéral belge avec de nouvelles prisons high-tech, avec des badges, des clusters et des units à l'américaine. Avec de vieilles prisons datant du 19ème siècle, rénovées, pour les prisonniers sans la nationalité belge ou sans droit de séjour. Avec des prisons virtuelles pour des milliers de personnes (y compris des jeunes de 14 ans) avec des bracelets électroniques. Avec de petites prisons appelées maisons de détention et maisons de transition (sortes de prisons locales, des local jails comme aux États-Unis, pour les personnes condamnées à de courtes peines ou en fin de peine). Avec des quartiers séparés pour les détenus âgés de plus de 65 ans. Avec des centres de détention et d'expulsion pour les immigrés illégaux, avec des prisons psychiatriques pour les internés en plus des annexes psychiatriques dans les prisons.

La lutte contre la mégaprison de Haren, qui a duré près de dix ans, peut servir de modèle pour s’opposer au complexe carcéral qui ne cesse de s’agrandir. (5)  Elle a été la plus grande opposition contre la politique carcérale que la Belgique ait connue pendant cette dernière décennie. 

Les livres et les films réalisés sur la lutte contre et sur le village pénitentiaire montrent que cette opposition a marqué les esprits et a laissé des traces. 

Il y a eu les ateliers « Affiches sur les prisons » (Ateliers Axel Claes et habitants de Haren). Le journal « Le P’tit Chicon ». « Patati & Patata, trois ans de lutte à Haren », la bande dessinée d’Ernesto Moreno (Édition Antidote) et l’exposition ambulante de ses dessins. « Haren, vers la prison de demain », mémoire de fin d’études de Notaro Gennaro.  « Dé/construire la prison », ateliers de la Faculté d’architecture de l’ULB, le travail de terrain par les étudiants SEED de l’Université de Liège. Le livre "Ni prison, ni béton, Contre la maxi-prison de Bruxelles et son monde", par le Collectif Vrije Keelbeek Libre et maelström (2019), l’histoire des neuf premières années de résistance à la maxiprison. « Village pénitentiaire » de la photographe Camille Seiles (2023). 

Il y a les reportages de Haren TV, Zin TV et Via Campesina TV et les  films à voir :  


 LA PETITE PRISON DANS LA PRAIRIE de Jean-Benoît Ugeux, Documentaire écrit et réalisé par Jean-Benoît Ugeux, 2023 , 71 ‘  https://www.cinergie.be/actualites/la-petite-prison-dans-la-prairie-de-jean-benoit-ugeux ; 


 HAREN, VILLAGE EMPRISONNÉ de Marie-Hélène Rabier, Observatoire international des prisons et Irruption, 2023 https://www.liguedh.be/journee-detude-la-petite-prison-dans-la-prairie/ , https://bx1.be/categories/news/un-an-apres-son-ouverture-la-prison-de-haren-est-loin-du-projet-initial/ ; 




 PRISON DE HAREN : MULTINATIONALES ET SCANDALE D’ÉTAT DE Tout va bien, 2019, 24’, https://www.youtube.com/watch?v=nhepwWC9HVE ; 


PRISONS DES VILLES, PRISONS DES CHAMPS de Inter Environnement  Bruxelles et  cvb 2014 Ateliers Urbains 5, 23’  / Participants à l'atelier : GwenaêlBrees, Axel Claes, Sophie Deboucq, Philippe Delchevalerie, Stéphane Guimain, Isabelle Hochart, François Hubert, François Hubert, Thierry Kuryken, Jérôme Matagne, Nine Muret, Hélène Quoidbach, Claire Scohier , https://www.youtube.com/watch?v=dg0-5uiZtxU , https://cvb.be/fr/films/ateliers-urbains-5-prisons-des-villes-prisons-des-champs

Faire connaître ces publications et ces livres, montrer ces films partout, aux festivals, aux universités ou entre amis à la maison, suivis de débats et d’échanges, sera un des moyens pour créer une culture anticarcérale au sein de l’opinion publique. Le changement viendra d’en bas ou ne se fera pas.  

Notes

[1] Pour une voix alternative et critique des architectes : « L'humanisation de la prison de Haren en un village s'avère être un gâchis dans les moindres détails. Le tissu villageois n'est qu'une faible imitation de la réalité visible sur le plan, car toutes les relations entre les bâtiments sont absentes. Même l'organisation interne des unités de vie montre une répétition sans fin de cellules solitaires reliées entre elles par de longs couloirs menant à des postes de contrôle centraux. La variété des revêtements des complexes (pénitencier, maison d'arrêt, psychiatrie et hôpital, quartier des mineurs, etc.) ne peut masquer le copier-coller de plans similaires et, de plus, ne peut être considérée comme une différenciation » 

https://bavo.biz/wp-content/uploads/WebAR_P012_AR-09-12-2015.pdf 16 | l'Architecte, décembre 2015 - janvier 2016

[2] https://www.architectura.be/fr/actualite/la-prison-de-haren-atteint-la-finale-des-the-plan/

[3) STRAFUITVOERING DS 05.01.2022 De stille revolutie in onze gevangenissen, Minister van Justitie (Open VLD). Vincent Van Quickenborne

[4] https://feditobxl.be/fr/2023/06/belgique-pays-qui-occupe-la-premiere-place-du-podium-en-ce-qui-concerne-le-pourcentage-de-personnes-incarcerees-pour-des-faits-lies-a-la-drogue-conseil-de-leurope/?highlight=place%20sur%20le%20podium

[5]https://lukvervaet.blogspot.com/2023/12/un-de-village-carceral-haren-bruxelles.html


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