Haren, l'usine du mépris
Pour le monde extérieur, tout cela n’est que banal et insignifiant. Dans la mentalité courante, une prison sert en effet à infliger une dose de souffrance au détenu en représailles de son délit ; la manière dont quelqu’un sort de prison est le cadet de nos soucis.
Le sentiment de désillusion qui s’empara d’Émile ne venait pas de la gardienne. Elle ne lui a pas crié dessus. Elle ne lui a pas lancé de regard de travers. Elle n’a fait aucune remarque méprisante ou humiliante, comme c’est souvent le cas. Ce qu’il vivait, c’était son entrée dans un environnement qui, comme le mot l’indique, rabaisse ou humilie. Un monde à part, sans intimité, sans autonomie et sans possibilité de décider ou de choisir quoi que ce soit par soi-même. Il allait y faire l’expérience de l’humiliation structurelle inhérente à la « matérialité de la prison ».(1) En d’autres termes, l'humiliation qui se trouve dans l’institution même, dans les bâtiments, dans les briques, dans ses structures et ses codes. Qu’il s’agisse des anciennes prisons « familiales » aux cellules trop exiguës et aux cuvettes de WC cassées, ou des constructions froides, aux allures d’hôpital et ultramodernes, dotées de vidéosurveillance et de badges.
Ce que l’aumônier Philippe Landenne a formulé ainsi lorsqu’il évoquait les nouvelles prisons : « L’institution carcérale obéit à une logique destructrice. Une prison n’a pas besoin d’être délabrée ou insalubre pour être traumatisante. »(2)
L’ouverture
L’humiliation institutionnelle à Haren, la prison la plus moderne et la plus grande du pays, a commencé dès son ouverture, lorsqu'elle a ouvert ses portes à un moment où elle n’était absolument pas prête à accueillir des personnes dans des conditions dignes.
Je suppose que les responsables politiques et autres se sont dit, consciemment ou inconsciemment, que pour le genre de personnes issues des classes défavorisées qui peuplent les prisons, pour celles et ceux qui sont habitués aux situations précaires et à l’exclusion dans le monde extérieur, pour celles et ceux qui incarnent les problèmes sociaux que la société ne peut ou ne veut pas résoudre, cet immense bâtiment inachevé était amplement suffisant.
Éloge des cages dorées sans prisonniers
Pour illustrer le fossé entre deux mondes dans cette société, les débuts de la prison constituent un exemple parfait. D’un côté, il y avait l’éloge de l’édifice, des nouveaux murs et des cellules, présentés comme des cages dorées de la prison. Et de l’autre, la réalité des détenus qui, comme s’il s’agissait d’un troupeau de bétail, arrivaient par vagues de plusieurs centaines à la fois dans cette prison et qui n’avaient absolument aucun droit à la parole. Car, qu’il s’agisse d’une ancienne ou d’une nouvelle prison, pour eux, il n’existe pas de droit de réunion, d’association ou d’expression collective. Ce droit existe certes sur le papier, mais il n’est une réalité nulle part.
Avant l’ouverture de Haren, le ministre de la Justice s’était fait enfermer pendant quatre jours dans la prison vide de Haren, après avoir définitivement tourné la clé de la porte de l’ancienne prison de Forest devant les caméras. Une nouvelle ère avait commencé, disait-on. Ce n’étaient que des mises en scène. Dès l’instant où la prison a commencé à se remplir, plus de trace du ministre de la Justice. Les juges, les directeurs, les magistrats et les universitaires qui s’étaient fait enfermer là-bas pour un week-end d’essai avaient eux aussi disparu. Pas de présence non plus des journalistes qui avaient encensé la prison. Comme le journaliste de De Morgen qui, lors de l’inauguration du village-prison, écrivait, je cite : « L’inauguration du village-prison de Haren, pouvant accueillir 1 190 détenus, a quelque chose d’un gigantesque mea culpa sur 192 ans de politique pénitentiaire belge. »
Les éloges pour ces nouveaux bâtiments affluaient de toutes parts. Trois ans avant son ouverture, le gigantesque projet pénitentiaire de Haren avait été sacré « Meilleur projet d’infrastructure sociale » lors des Future Projects Public-Private Partnership Awards 2019. La même année, Haren avait été récompensé dans la catégorie « Power and Justice » lors du Public Projects World Architecture Festival à Amsterdam. Un événement qui rassemble des architectes du monde entier, avec ce détail piquant : le prix du billet d’entrée s’élève à 1 505 euros. D’autres nominations allaient suivre. Sur le séjour du ministre et de quelques collègues dans la prison vide de Haren, la chaîne néerlandophone Play4 réalisait une série en huit épisodes « Recht naar de gevangenis » (« Allez en prison », comme dans le jeu Monopoly). Ce film gagnait le prix dans la catégorie "divertissement non-fictionnel" lors de la 62e remise des Roses d'Or à Londres en novembre 2023.
Le prestige oblige : la prison devait ouvrir à tout prix. Le ministre avait fait de la méga-prison de Haren son cheval de bataille, ou pour reprendre ses propres termes : « Haren est le fleuron de la révolution silencieuse qui s’opère dans les prisons » (sic).
Des détenus comme cobayes
Lorsque les quelques centaines de premiers détenus sont arrivés à Haren, tout a pratiquement tourné au désastre. Sur le plan technique et administratif, ce fut un fiasco, au détriment des détenus (« nous sommes les cobayes », disaient-ils) et du personnel, qui a dû faire face à des pénuries dès le premier jour. Pas de produits d’entretien, pas de tabac, pas assez de nourriture, des commandes à la cantine payées mais non livrées. Des vêtements apportés par la famille mais qui ne passaient pas les contrôles, déjà surchargés. La télévision, le téléphone, le badge ou la douche qui ne fonctionnaient pas. Une attente interminable en matière de soins médicaux. L’impossibilité de se rendre à une audience au palais de justice ou à un rendez-vous à l’hôpital faute de moyens de transport suffisants. Les premiers incidents entre détenus et avec le personnel, suivis de grèves. Les premières tentatives de suicide et d’automutilation, la première cellule incendiée.
Cela n’a pas ému les autorités : « Ce sont des douleurs de croissance, des maladies de jeunesse », répétaient-elles sans cesse.
Mais au lieu d’une maladie de jeunesse, la prison s’est avérée souffrir d’une maladie chronique, avec des incidents dont le nombre n'a cessé d’augmenter. L’afflux incessant de nouveaux détenus a conduit au nombre record de 1 500 détenus que nous connaissons aujourd’hui. À tel point qu’on a commencé à apporter des matelas pour enfermer non pas un, ni deux, mais trois détenus par cellule, dont l’un doit dormir par terre.
Le fleuron de Haren s’est avéré être un Titanic.
Notes
(1) Benjamin Lévy dans « La clinique de la dignité » de Cynthia Fleury, Le compte à rebours, Seuil 2023, p. 197
(2) Peines de prison : l'addition cachée de Philippe Landenne, préface de Françoise Tulkens, postface de Dan Kaminski, collection : Crimen, éditeur : Larcier 2008

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