Chicons amers– Retour sur dix ans de lutte contre la mégaprison de Haren et la catastrophe carcérale en Belgique

 

Destruction du ZAD du Keelbeek,
le chemin vers la détention
 plus humaine
Le « Masterplan »: « Make our prisons great again »

Tout commence il y a une vingtaine d’années.

Les prisons débordent, avec environ dix mille détenus, soit un excédent de 1 500 personnes par rapport au nombre de places disponibles, dans des établissements souvent délabrés. (1)  Des dizaines d’évasions, parfois spectaculaires comme à Termonde (28 !) ou en hélicoptère depuis les prisons d’Ittre et de Bruges. Des révoltes partout. Tout cela contraint le gouvernement à intervenir.

Le 18 avril 2008, le gouvernement Leterme, avec Jo Vandeurzen à la tête du ministère de la Justice, lance le « Masterplan pour une détention et un internement dans des conditions humaines ». Ce plan est censé mettre fin à la surpopulation carcérale catastrophique. Il doit en outre garantir « des conditions de vie et de travail humaines tant pour les détenus que pour le personnel ». Ces objectifs seront atteints grâce à la construction de nouvelles prisons et à la fermeture ou à la rénovation des anciens bâtiments.

À première vue, tout baigne : c’en sera fini des conditions inhumaines dans les prisons, qui pourrait pu s’y opposer ? Et le mot « humain » dans le titre doit convaincre les plus sceptiques des bonnes intentions du gouvernement. 

Coïncidence ou non, au moment de l’annonce du Masterplan, nous publions, avec quelques amis et collègues belges et étrangers, un recueil de textes pour la revue Contradictions, intitulé « Sommes-nous condamnés à la prison ? Écrits sur un monde caché ». (2) Tous ceux qui y ont contribué ont écrit en s’appuyant sur  leur propre expérience et leurs convictions. Mais nous partageons tous le sentiment que, dans notre monde occidental et impérialiste, nous allons dans la direction opposée à ce que promet le Masterplan. En période de guerre (les guerres en Afghanistan et en Irak font rage), de militarisation, de démantèlement de l’État-providence au profit de l’État pénal, de construction d’une « forteresse Europe » contre l’immigration, le nombre de détenus ne diminuera pas, mais explosera ; la détention ne deviendra pas plus humaine, mais plus inhumaine. La prison, affirment plusieurs auteurs, va devenir le centre où toutes les contradictions du monde globalisé se concentrent et se rencontrent.

Il ne s’agit bien sûr que d’une des nombreuses publications de l’époque et, hormis les abonnés à la Revue Contradictions et quelques initiés, cette publication – toujours d’actualité et digne d’être lue – n’a jamais trouvé d’écho. Quoi qu’il en soit, ce type de publications est balayé de la main par les autorités comme étant l’œuvre des « éternels mécontents et détracteurs ». Pour parvenir à un changement de cap dans la politique pénitentiaire, d’autres rapports de force sont nécessaires.

Le Masterplan de 2008, si prometteur, connaîtra-t-il un sort différent de celui de tous les plans précédents, qui ont échoué à endiguer l’inflation carcérale ? 

Seule la pratique, et rien d’autre, permettra de savoir qui a raison. Et le cas de la prison de Tongres fournira rapidement la réponse.

 


 Le scandale de Tongres

Le musée de la prison va devenir un centre de détention pour mineurs

Après l'annonce du Masterplan, le ministère de la Justice se met en quête de nouvelles capacités d'accueil. En novembre 2008, quelques mois seulement après le lancement du plan, le ministère met fin à un projet pédagogique : le musée de la prison de Tongres, qui fonctionne depuis trois ans, doit fermer ses portes pour laisser place à une prison pour mineurs. Le commissaire flamand aux Droits de l’enfant  proteste : enfermer de jeunes délinquants dans la plus ancienne prison de Belgique – elle date de 1844 –est tout simplement inacceptable. Le musée de la prison est un projet unique consacré à la détention, qui a accueilli quelque 300 000 visiteurs en l’espace de quelques années. Des centaines de jeunes, petits et grands, y ont participé, dans le cadre scolaire, à des visites guidées, des conférences et des représentations théâtrales animées par d’anciens détenus et du personnel artistique.

À l’annonce de la fermeture, je lance, avec Jean-Marc Mahy, l’un des piliers de ce projet éducatif, une pétition (« L’appel des Cent, Sauvons le musée-prison de Tongres »), suivie d’une campagne dans les médias. À Tongres, nous organisons, en collaboration avec un groupe d’action local, une manifestation contre la fermeture du musée et en faveur de la prévention et de l’éducation dans la lutte contre la délinquance et la criminalité. Mais le gouvernement reste sourd à nos appels. (3)

La première prison américaine en Belgique

La fermeture brutale de ce musée constitue également une atteinte à un monument historique. Dans «Prisons and Prison Systems, A Global Encyclopedia » de Mitchel P. Roth, la prison de Tongres est présentée comme « la première prison de Belgique construite selon le modèle pennsylvanien », sous l’impulsion du réformateur pénitentiaire belge Édouard Ducpétiaux. Elle constitue ainsi un monument mondialement reconnu de l’histoire sociale de notre pays et un témoin historique des débuts de la prison moderne, dont on a commencé à expérimenter le modèle dès les années 1820 aux États-Unis, à l’Eastern State Penitentiary de Philadelphie. Un modèle fondé sur l’enfermement et l’observation dans des cellules individuelles, l’expiation de la peine et le travail en isolement total. L’Eastern State Penitentiary de Philadelphie occupe une place centrale dans le récit de voyage « American Notes for General Circulation » de l’écrivain Charles Dickens. Dickens visita la prison en 1842 et rédigea un compte rendu poignant sur les horreurs de la vie solitaire des détenus, qui, dans cette prison, étaient pour ainsi dire enterrés vivants. En 1965, cette prison a reçu le titre de « prison la plus historique des États-Unis » et a été classée parmi les bâtiments présentant « une importance historique exceptionnelle », en tant que « National Historic Landmark ».

Histoire ? Éducation ? Nos décideurs politiques belges s’en fichent complètement.

La prison d'Eastern State, aux États-Unis, a fermé ses portes en 1971 et a été transformée en musée. En Belgique, les pouvoirs publics ont maintenu la prison de Tongres ouverte trente ans de plus qu’aux États-Unis, et ce n'est que le 2 avril 2005 qu'elle est fermée. Avec ce message laconique : « Fermée pour cause de conditions insalubres ». Les septante derniers détenus sont transférés vers la nouvelle prison de Hasselt. L’ancienne prison historique de Tongres devient un musée pénitentiaire, grâce à l’initiative, à l’inspiration et au travail de la designer Linde Hermans, qui travaillait pour le Musée gallo-romain. Mais cela ne dure longtemps. Seulement trois ans, jusqu’en 2008. 

La prison pour mineurs devient une prison pour détenus sans papiers

Après dix ans de service en tant que prison pour mineurs, un nouveau tournant se produit. En 2019, ces mêmes autorités pénitentiaires déclarent, sans aucune gêne ni excuse, que cette ancienne prison, je cite, « n’était pas adaptée pour y enfermer des jeunes ». Des cellules trop petites, des infrastructures vétustes, un espace insuffisant pour assurer un quelconque accompagnement pédagogique, etc. Et donc la prison pour mineurs doit fermer. On se dit que le moment est venu de redonner ses lettres de noblesse au musée de la prison. Nous lançons un nouvel appel. (4) Mais non ! Ce qui est reconnu comme des conditions de détention inacceptables pour les jeunes ne l’est en effet pas pour les détenus sans papiers. Et c’est ainsi qu’ils rouvrent la plus ancienne prison de Belgique pour y enfermer quelques dizaines d’adultes. En août 2023, le CTRG (Conseil central de surveillance du système pénitentiaire) et Myria (Centre fédéral des migrations) organisent une visite conjointe de trois jours à la prison. Dans leur rapport, on peut lire ce qui suit : « Quarante-cinq détenus, sans titre de séjour, y purgent des peines de courte durée. Dans la plupart des cas, ils ne reçoivent ni visite ni aide de l’extérieur. Ils sont traités comme des parias et sont enfermés 23 heures par jour dans des cellules minuscules. La plupart de ces détenus n’ont aucune possibilité de travailler, de suivre une formation ou de s’adonner à d’autres activités. » (5)

Où est la différence avec Trump qui, au cours de son dernier mandat, souhaite non seulement rouvrir Alcatraz –ce qui, à ce jour, n’est pas possible en raison du coût – mais qui a entre-temps rouvert cinq autres anciennes prisons, toutes destinées à enfermer des migrants arrêtés par l’ICE.  

L'histoire de l'ancienne prison inhumaine de Tongres semble se répéter pour toutes ces autres anciennes prisons qui doivent fermer au nom de l'humanisation de la détention. De nouvelles prisons sont construites pour les remplacer, mais les anciennes – comme celles de Saint-Gilles, Berkendael, Termonde, Anvers, et peut-être aussi celle de Mons – restent tout simplement ouvertes. Un phénomène qui prend de plus en plus la forme d’un système d’apartheid, celui d’une prison à deux vitesses : les nouvelles prisons pour « nos » détenus, les anciennes pour tous ceux qui sont incontrôlables dans les nouvelles ou qui doivent être bannis comme des « déchets » étrangers.

La fermeture du musée de la prison de Tongres a clairement montré que le Masterplan n’apporte en aucun cas une nouvelle vision ni une nouvelle pratique. Où se trouvaient, dans le Masterplan, les moyens consacrés à l’éducation et à la prévention ? L’objectif était-il réellement de réduire le nombre de détenus ou s’agissait-il simplement de créer la possibilité d’enfermer encore plus de personnes ? Qu’en est-il des besoins sociaux dans les quartiers populaires qui alimentent la grande majorité de la population carcérale ? Quel était le coût de ce plan et quels intérêts financiers se cachaient derrière ? Pourquoi fallait-il à tout prix que les anciennes prisons disparaissent des centres-villes ?

La démocratie s’arrête là où commence la prison

Le mépris dont nous avons fait l’expérience lors de la lutte pour Tongres va devenir une constante dans les années qui suivent : les autorités élaborent leurs plans, organisent au mieux une réunion d’information – une mascarade censée passer pour une consultation démocratique – puis continuent tout simplement leur petit bonhomme de chemin. 

Dès le début, ce projet est entouré d’un triomphalisme et d’une ambiance publicitaire à la Trump. Comme s’il ne s’agit pas de détenus et de prisons, mais de la construction de nouveaux supermarchés. Avec, comme point d’orgue, les déclarations grandiloquentes de Van Quickenborne (Justice) telles que « Sous la surface, une révolution silencieuse s’opère dans le système pénitentiaire, avec la prison de Haren comme fleuron (sic) ».Il se fend même d’une préface pour un livret consacré aux centres de transition et aux centres de détention, intitulé « L’usine à opportunités : pourquoi les détenus doivent eux aussi pouvoir rêver », de Leen Muylkens. Là encore, il évoque sa « révolution silencieuse dans les prisons » et présente Haren comme un modèle. Tout cela vise à balayer toute discussion sur les alternatives. Pour faire oublier que ce projet n’a fait l’objet d’aucune consultation démocratique préalable, ni auprès des détenus et de leurs familles, ni auprès des anciens détenus, ni même auprès du personnel pénitentiaire sur le terrain.

Ce genre de spectacle censé passer pour de la démocratie commence dès 2009, exactement un mois avant les élections de juin. Le 13 mai, les ministres De Clerck (Justice) et Reynders (Finances et Régie des bâtiments) organisent un grand événement promotionnel au Bozar à Bruxelles. Un soi-disant colloque, intitulé « Prison Make », un jeu de mots sur la série populaire « Prison Break ». L’objectif est de rallier les entrepreneurs, les architectes, les bureaux d’études et le personnel pénitentiaire à ce projet au moyen d’une brève présentation. Pas de place pour la discussion lors de ce colloque, mais pas d’inquiétude : en échange, les participants se voient offrir un buffet composé de saumon rose et de caviar.   

Avec quelques sympathisants, nous rédigeons un appel au boycott de cet événement. Nous nous postons à l’entrée du Bozar et distribuons un tract dénonçant ce scandaleux spectacle. Le ministre De Clerck vient en personne jeter un œil à notre action de protestation. Lorsque nous lui demandons un Masterplan pour les communes les plus pauvres de Bruxelles plutôt qu’un Masterplan pour de nouvelles prisons, il répond que cela relève de la compétence de ses collègues. Moi, je m’occupe des prisons, déclare-t-il. Un excellent résumé de la politique belge qui met fin à la discussion.


 Haren, l’épicentre du Masterplan et de la résistance

Dans le petit village bruxellois de Haren, situé au nord de la ville, coincé entre le canal de Bruxelles-Willebroek et l’aéroport, le Comité des habitants découvre  avec stupéfaction que la plus grande prison de Belgique va être construite sur un terrain verdoyant de 15 hectares, sans aucune consultation. Immédiatement, il sonne l’alarme.

Ce village bucolique de six mille âmes renferme un petit trésor : sa culture du chicon a été reconnue en mars 2021 par le gouvernement bruxellois comme patrimoine culturel immatériel. À cette occasion, ministres et échevins débordants d’enthousiasme font l’éloge de cet « or blanc » qui a créé la renommée de Haren. Un échevin bruxellois a souligné que la tradition du chicon met en valeur le caractère unique du village et qu’elle reste, malgré une culture aujourd’hui à plus petite échelle, toujours visible dans le paysage urbain. Derrière ces paroles idylliques se cache toutefois une toute autre évolution. Depuis des décennies, Haren, tout comme le nord de Bruxelles, est de plus en plus envahi par les infrastructures publiques et les entreprises privées. La STIB y a construit de grands dépôts et des installations techniques, Infrabel y dispose d’infrastructures ferroviaires, dont une partie de la gare de triage de Schaerbeek, et à proximité se trouvent Eurocontrol et l’immense quartier général de l’OTAN à Evere. Des acteurs de la logistique tels que le groupe Ziegler y ont également implanté de grands centres de distribution.

À cette débauche de constructions s’ajoute désormais le projet de mégaprison.

Le Comité se montre très raisonnable. À l’origine, il n’a rien contre l’implantation d’une petite prison sur le site Wanson, terrain d’une ancienne chaudronnerie. Mais une mégaprison destinée à remplacer les trois prisons bruxelloises existantes de Saint-Gilles, Forest et Berkendael et à s’implanter à Haren, c’est pousser le bouchon un peu trop loin. Ces trois prisons doivent disparaître de la ville car elles sont, dit-on, vieilles et délabrées, invivables pour les détenus et le personnel, et irréparables. Un mensonge pour deux d’entre elles, comme on le découvrira par la suite.

Le Comité est rejoint par Inter-Environnement Bruxelles, une association bruxelloise active dans les domaines de l’urbanisme, de l’écologie et des questions sociales. Cette arrivée marque le coup d’envoi d’une réflexion sur la prison et sur son rôle dans la société et d’un mouvement d’opposition sans précédent contre cette mégaprison.

Un large front se forme en faveur d’une approche radicalement différente de la crise carcérale. Non pas en construisant de nouveaux murs et de nouvelles cellules, qui ne feront qu’engendrer davantage de détenus. Mais par une politique de désincarcération; s’attaquer aux véritables problèmes au sein des prisons en matière de soins de santé, d’éducation, d’aide psychosociale, de sport et de culture  et réaffecter les moyens destinés à la construction de nouvelles prisons aux soins et aux besoins sociaux dans les quartiers populaires.

Ce front, « la plateforme contre le désastre carcéral », composé de plusieurs centaines de militants et d’une dizaine d’organisations, va réussir, pendant une dizaine d’années, à empêcher la construction de la plus grande prison de Belgique. Il développe une créativité et une ténacité sans précédent, ainsi qu’une explosion d’initiatives. Et il formule pour horizon  l’utopie d’un autre monde, sans exploitation, sans violence, sans racisme et sans destruction de la nature. Tout cela se résume en deux slogans qui expriment clairement l’enjeu : « Ni prison, ni béton, contre la maxi-prison de Bruxelles et son monde » et « Des chicons, pas de prisons ».  

S'ensuivent des pétitions, des manifestes, des livres, des films, des conférences de presse, des interpellations, des concerts et des manifestations. Une lutte juridique sans relâche contre l'illégalité et le secret entourant le projet, ainsi que contre l'octroi d'un permis d'environnement. (6) La création d’une « ZAD du Keelbeek », une « Zone à Défendre du Keelbeek » (7) une occupation de plusieurs années du futur site de la prison avec tentes, yourte, chèvres et poules et une caravane entre 2014 et 2018, plusieurs fois interrompue par une expulsion violente menée par la police. La culture de légumes, d’arbres et de pommes de terre sur le site par quelque 300 « patatistes » : « contre la destruction de l’un des derniers poumons verts de Bruxelles et pour la création d’une ceinture alimentaire autour de Bruxelles ». La publication d’un journal, *Le P’tit chicon*. La production de bière Keelbeek et de jus de fruits. L’édition d’une bande dessinée « Patati&patata ».

À peine les travaux de construction lancés, nonante militants organisent le blocage du chantier, le démantèlement des clôtures métalliques et le coup de grâce porté à la maquette de la prison… Ce qui leur vaut des poursuites et des sanctions devant les tribunaux. (8)

Je vis ce front unique comme une bouffée d’oxygène au sein d’un climat social étouffant et de plus en plus répressif. J’y trouve ma place avec mon expérience d’enseignant à la prison de Saint-Gilles et en tant qu’opposant à la construction de nouvelles prisons.

Malgré cette résistance épique, la mégaprison, « le village-prison de Haren », est officiellement ouverte le 30 septembre 2022 et inaugurée en grande pompe. Les médias parlent d’un tournant historique dans la politique pénitentiaire belge. 

Avons-nous essuyé un échec ?

C’est un fait : nous n’avons pas pu empêcher la construction de cette mégaprison. Les autorités affirment que toute cette résistance n’a servi à rien. Oui, le rapport de forces est en notre défaveur. Les autorités ont mené une guerre d’usure en recourant, au fil du temps, à de plus en plus de violence et de poursuites judiciaires contre les militants. Un large soutien de la part de la soi-disant « société civile démocratique », des partis de gauche et des syndicats s’est fait attendre. Á tous ceux qui crient aujourd’hui au scandale face à la politique carcérale désastreuse, à la surpopulation et autres maux : où étiez-vous lorsque nous avions  la possibilité de renverser la tendance ? 

Mais, comme l’a écrit Angela Davis, l’abolitionniste américaine de renommée mondiale : « Un mouvement peut échouer. Ses camps peuvent être détruits. Il se peut qu’il n’aboutisse à rien de concret, qu’il ne mène nulle part… Mais nous devons penser à l’impact d’une action créative et novatrice qui pourra servir d’exemple pour les actions que nous mènerons à l’avenir. » Quelle meilleure conclusion pour la magnifique résistance à la construction de la mégaprison de Haren ?

Chicons amers

Et puis, il y a cet autre fait. Le fait qui démontre que ce n’est pas eux, mais nous qui avions raison.  Ce n’est pas que cela me réjouisse, mais après quatre ans de prison modèle de Haren et près de vingt ans de « Masterplan », tous les records en matière de détention ont été pulvérisés. Nous sommes revenus à la case départ. Tout est à recommencer. Quel(le)s ministres seront appelés(e)s à rendre des comptes pour ce que l’on peut qualifier sans détour de catastrophe ?

Notre pays ne détient pas seulement le record de prisons par km² en Europe. Vous souvenez-vous des chiffres cités dans les premières lignes de cet article ? Eh bien, en 2026, la Belgique compte désormais près de quatorze mille détenus derrière les barreaux, soit une surpopulation de 2 700 personnes, dont sept cent cinquante dorment sur un matelas posé à même le sol. Un triste record depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ajoutez à cela les 11 000 personnes qui purgent leur peine à domicile, un bracelet électronique à la cheville, les 10 000 qui purgent leur peine sous forme de travaux d’intérêt général, et les 3 000 condamnés en attente d’une place en prison.

La mégaprison de Haren, prévue pour accueillir environ 1 100 détenus, en compte aujourd’hui 1 500, dont environ 250 dorment sur un matelas posé à même le sol. Dans les cellules individuelles, l’un des fleurons de cette prison modèle, on installe désormais des lits superposés. Et la pression pour accueillir encore plus de détenus s’accroît de jour en jour. Tout comme la pression exercée sur les détenus et le personnel, avec une augmentation proportionnelle de la violence. Une situation qui a poussé l’un des fervents défenseurs du « village-prison », son directeur Jurgen Van Poecke, à jeter l’éponge. Pendant des années, lui non plus n’a pas prêté attention aux critiques et a balayé d’un revers de main pratiquement toutes les questions et remarques. Jusqu’à ce qu’il en arrive lui aussi à la conclusion suivante : « J’ai fait de mon mieux, mais je quitte mon poste. Avec une immense tristesse et des regrets que cette prison ne soit pas devenue ce que j’avais espéré », avoue-t-il dans une interview.  La nouvelle fait brièvement la une de la presse, puis silence radio. En tirer des leçons ? Pas question. On trouvera bien un autre directeur, Haren restera, et la construction de nouvelles prisons sur le modèle de Haren se poursuivra sans encombre.

Nous avons touché le fond. Les chicons ont un goût amer.

Les prisons ressemblent à des laboratoires et à des bancs d’essai où l’on teste jusqu’où l’on peut aller en matière de détention de masse et d’inhumanité qui l’accompagne. Ce qui était autrefois anormal et inacceptable est aujourd’hui devenu la nouvelle norme. Plus le temps passe, plus l’apathie et l’insensibilité du public s’installent. Il suffit de penser au génocide à Gaza.

Je termine cet article par un extrait du poème de Bertolt Brecht «Quand le mal vient comme la pluie qui tombe »…

« Comme quelqu’un qui, après les heures de bureau, apporte une lettre importante au guichet, mais le guichet est déjà fermé. Comme quelqu’un qui veut avertir la ville d’une inondation imminente, mais qui parle une autre langue. On ne le comprend pas. Comme un mendiant qui frappe pour la cinquième fois à la porte où il a reçu quelque chose à quatre reprises : la cinquième fois, il repart le ventre vide. Comme quelqu’un dont le sang coule d’une blessure et qui attend le médecin : son sang continue de couler. C’est ainsi que nous réagissons quand on nous signale qu’on nous a fait du mal.

La première fois qu’on a signalé que nos amis étaient massacrés, un cri d’horreur s’est élevé. Puis, une centaine ont été massacrés. Mais quand un millier ont été massacrés et que le carnage ne semblait pas prendre fin, un voile de silence s’est abattu.

Lorsque le mal s’abat comme une pluie, personne ne crie « Arrêtez ! ». Lorsque les crimes s’accumulent, ils deviennent invisibles. Lorsque la souffrance devient insupportable, les cris ne sont plus entendus. Les cris aussi tombent comme la pluie en été. »

 

Notes

1) https://inegalites.be/Toujours-plus-de-prisons-toujours

 (2) Sommes-nous condamnés à la prison ? Écrits sur un monde caché recueillis par Luk Vervaet, Contradictions 1^er  er2etrimestre 2008, 205 pages, avec la collaboration de Ban Public, Kristel Beyens, Sophie Buyse, CAMPACC, Samira Benallal, Claire Capron, Jean Flinker, Jean-Marc Mahy, Tippa Naphtali, Delphine Paci, Joe Sim, Pierre Viart, Christiane Verniers, Loïc Wacquant, Daniel Wagner et Harry Westerlink

[1](3) En 2019, nous avons rédigé un livret sur le musée de la prison de Tongres. Le musée de Tongres est mort, Vive la prison ?, ouvrage sous la direction de Jean-Marc Mahy, ancien détenu et éduc’acteur, et de Luk Vervaet, enseignant en prison. Préface de P. Philippe Landenne sj, postface de Christophe Dubois, Éditions Academia, novembre 2019, 133 pages. Avec des contributions de Peter Boelens, Fabienne Brohée, Marie-Hélène Duvivier, Linde Hermans, Joëlle Kwashin, Françoise Ligot, Marcus, Daniel Nokin, Jean-Robin Poitevin, Christophe Remion, Bruno Vanobbergen, Jean-Claude Vimont…Ce livret allait également devenir une source d’inspiration pour le projet 9M², qui vise à transformer l’ancienne prison de Forest en musée de la prison, https://www.editions-academia.be/livre-le_musee_de_tongres_est_mort_vive_la_prison_jean_marc_mahy_luk_vervaet-9782806104809-64201.html ;

 (4) https://lukvervaet.blogspot.com/2019/11/nous-voulons-la-reouverture-de-la.html

 (5) https://www.lalibre.be/belgique/judiciaire/2024/27/02/la-prison-de-tongres-un-trou-noir-pour-45-détenus-oubliés-la-plupart-d’entre-eux-passent-jusqu’à-23-heures-par-jour-en-cellule-NKML2OD2KBFFFCEXO7IW34ECNE/

 (6) https://www.harenobservatory.net/category/archives-et-dossiers/

 (7) De Keelbeek est le nom du ruisseau qui traverse le terrain en friche sur lequel la prison devait être construite, et c’est également le nom de l’un des derniers grands poumons verts de Bruxelles.

 (8) Pour un aperçu de toutes les actions menées jusqu’en 2019, voir l’ouvrage *Ni prison, ni béton, Contre la maxi-prison de Bruxelles et son monde*, par le Collectif Vrije Keelbeek, *Keelbeek libre*, éditions maelstrÖm, 321 pages. Les sites https://www.luttespaysannes.be/, http://www.harenobservatory.net : « Mégaprison de Bruxelles : Genèse d'un crime », https://www.ieb.be/

 

 

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