Chicons amers– Retour sur dix ans de lutte contre la mégaprison de Haren et la catastrophe carcérale en Belgique
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| Destruction du ZAD du Keelbeek, le chemin vers la détention plus humaine |
Tout commence il y a une vingtaine d’années.
Les prisons débordent, avec environ dix mille détenus, soit
un excédent de 1 500 personnes par rapport au nombre de places disponibles,
dans des établissements souvent délabrés. (1)
Des dizaines d’évasions, parfois spectaculaires comme à Termonde (28 !)
ou en hélicoptère depuis les prisons d’Ittre et de Bruges. Des révoltes
partout. Tout cela contraint le gouvernement à intervenir.
Le 18 avril 2008, le gouvernement Leterme, avec Jo
Vandeurzen à la tête du ministère de la Justice, lance le « Masterplan pour une
détention et un internement dans des conditions humaines ». Ce plan est censé
mettre fin à la surpopulation carcérale catastrophique. Il doit en outre
garantir « des conditions de vie et de travail humaines tant pour les détenus
que pour le personnel ». Ces objectifs seront atteints grâce à la construction
de nouvelles prisons et à la fermeture ou à la rénovation des anciens
bâtiments.
À première vue, tout baigne : c’en sera fini des conditions
inhumaines dans les prisons, qui pourrait pu s’y opposer ? Et le mot « humain »
dans le titre doit convaincre les plus sceptiques des bonnes intentions du
gouvernement.
Coïncidence ou non, au moment de l’annonce du Masterplan,
nous publions, avec quelques amis et collègues belges et étrangers, un recueil
de textes pour la revue Contradictions,
intitulé « Sommes-nous condamnés à la prison ? Écrits sur un monde caché ». (2)
Tous ceux qui y ont contribué ont écrit en s’appuyant sur leur propre expérience et leurs convictions.
Mais nous partageons tous le sentiment que, dans notre monde occidental et
impérialiste, nous allons dans la direction opposée à ce que promet le Masterplan.
En période de guerre (les guerres en Afghanistan et en Irak font rage), de
militarisation, de démantèlement de l’État-providence au profit de l’État
pénal, de construction d’une « forteresse Europe » contre
l’immigration, le nombre de détenus ne diminuera pas, mais explosera ; la
détention ne deviendra pas plus humaine, mais plus inhumaine. La prison, affirment
plusieurs auteurs, va devenir le centre où toutes les contradictions du monde
globalisé se concentrent et se rencontrent.
Il ne s’agit bien sûr que d’une des nombreuses publications
de l’époque et, hormis les abonnés à la Revue Contradictions et quelques initiés, cette publication – toujours
d’actualité et digne d’être lue – n’a jamais trouvé d’écho. Quoi qu’il en soit,
ce type de publications est balayé de la main par les autorités comme étant
l’œuvre des « éternels mécontents et détracteurs ». Pour parvenir à un
changement de cap dans la politique pénitentiaire, d’autres rapports de force
sont nécessaires.
Le Masterplan de 2008, si prometteur, connaîtra-t-il un sort différent de celui de tous les plans précédents, qui ont échoué à endiguer l’inflation carcérale ?
Seule la pratique, et rien d’autre, permettra de savoir
qui a raison. Et le cas de la prison de Tongres fournira rapidement la réponse.
Le scandale de Tongres
Le musée de la prison va devenir un centre de détention
pour mineurs
Après l'annonce du Masterplan, le ministère de la Justice se
met en quête de nouvelles capacités d'accueil. En novembre 2008, quelques mois
seulement après le lancement du plan, le ministère met fin à un projet
pédagogique : le musée de la prison de Tongres, qui fonctionne depuis trois
ans, doit fermer ses portes pour laisser place à une prison pour mineurs. Le
commissaire flamand aux Droits de l’enfant
proteste : enfermer de jeunes délinquants dans la plus ancienne prison
de Belgique – elle date de 1844 –est tout simplement inacceptable. Le
musée de la prison est un projet unique consacré à la détention, qui a
accueilli quelque 300 000 visiteurs en l’espace de quelques années. Des
centaines de jeunes, petits et grands, y ont participé, dans le cadre scolaire,
à des visites guidées, des conférences et des représentations théâtrales
animées par d’anciens détenus et du personnel artistique.
À l’annonce de la fermeture, je lance, avec Jean-Marc Mahy,
l’un des piliers de ce projet éducatif, une pétition (« L’appel des Cent,
Sauvons le musée-prison de Tongres »), suivie d’une campagne dans les médias. À
Tongres, nous organisons, en collaboration avec un groupe d’action local, une
manifestation contre la fermeture du musée et en faveur de la prévention et de
l’éducation dans la lutte contre la délinquance et la criminalité. Mais le
gouvernement reste sourd à nos appels. (3)
La première prison américaine en Belgique
La fermeture brutale de ce musée constitue également une
atteinte à un monument historique. Dans «Prisons and Prison Systems, A Global
Encyclopedia » de Mitchel P. Roth, la prison de Tongres est présentée comme «
la première prison de Belgique construite selon le modèle pennsylvanien », sous
l’impulsion du réformateur pénitentiaire belge Édouard Ducpétiaux. Elle
constitue ainsi un monument mondialement reconnu de l’histoire sociale de notre
pays et un témoin historique des débuts de la prison moderne, dont on a
commencé à expérimenter le modèle dès les années 1820 aux États-Unis, à
l’Eastern State Penitentiary de Philadelphie. Un modèle fondé sur l’enfermement
et l’observation dans des cellules individuelles, l’expiation de la peine et le
travail en isolement total. L’Eastern State Penitentiary de Philadelphie occupe
une place centrale dans le récit de voyage « American Notes for General
Circulation » de l’écrivain Charles Dickens. Dickens visita la prison en 1842
et rédigea un compte rendu poignant sur les horreurs de la vie solitaire des
détenus, qui, dans cette prison, étaient pour ainsi dire enterrés vivants. En
1965, cette prison a reçu le titre de « prison la plus historique des
États-Unis » et a été classée parmi les bâtiments présentant « une importance
historique exceptionnelle », en tant que « National Historic Landmark ».
Histoire ? Éducation ? Nos décideurs politiques belges s’en
fichent complètement.
La prison d'Eastern State, aux États-Unis, a fermé ses
portes en 1971 et a été transformée en musée. En Belgique, les pouvoirs publics
ont maintenu la prison de Tongres ouverte trente ans de plus qu’aux États-Unis,
et ce n'est que le 2 avril 2005 qu'elle est fermée. Avec ce message laconique :
« Fermée pour cause de conditions insalubres ». Les septante derniers détenus sont
transférés vers la nouvelle prison de Hasselt. L’ancienne prison historique de
Tongres devient un musée pénitentiaire, grâce à l’initiative, à l’inspiration
et au travail de la designer Linde Hermans, qui travaillait pour le Musée
gallo-romain. Mais cela ne dure longtemps. Seulement trois ans, jusqu’en
2008.
La prison pour mineurs devient une prison pour détenus
sans papiers
Après dix ans de service en tant que prison pour mineurs, un
nouveau tournant se produit. En 2019, ces mêmes autorités pénitentiaires
déclarent, sans aucune gêne ni excuse, que cette ancienne prison, je cite, «
n’était pas adaptée pour y enfermer des jeunes ». Des cellules trop petites,
des infrastructures vétustes, un espace insuffisant pour assurer un quelconque
accompagnement pédagogique, etc. Et donc la prison pour mineurs doit fermer. On
se dit que le moment est venu de redonner ses lettres de noblesse au musée de
la prison. Nous lançons un nouvel appel. (4) Mais non ! Ce qui est reconnu
comme des conditions de détention inacceptables pour les jeunes ne l’est en
effet pas pour les détenus sans papiers. Et c’est ainsi qu’ils rouvrent la plus
ancienne prison de Belgique pour y enfermer quelques dizaines d’adultes. En
août 2023, le CTRG (Conseil central de surveillance du système pénitentiaire)
et Myria (Centre fédéral des migrations) organisent une visite conjointe de
trois jours à la prison. Dans leur rapport, on peut lire ce qui suit : «
Quarante-cinq détenus, sans titre de séjour, y purgent des peines de courte
durée. Dans la plupart des cas, ils ne reçoivent ni visite ni aide de
l’extérieur. Ils sont traités comme des parias et sont enfermés 23 heures par
jour dans des cellules minuscules. La plupart de ces détenus n’ont aucune
possibilité de travailler, de suivre une formation ou de s’adonner à d’autres
activités. » (5)
Où est la différence avec Trump qui, au cours de son dernier
mandat, souhaite non seulement rouvrir Alcatraz –ce qui, à ce jour, n’est pas
possible en raison du coût – mais qui a entre-temps rouvert cinq autres
anciennes prisons, toutes destinées à enfermer des migrants arrêtés par
l’ICE.
L'histoire de l'ancienne prison inhumaine de Tongres semble
se répéter pour toutes ces autres anciennes prisons qui doivent fermer au nom
de l'humanisation de la détention. De nouvelles prisons sont construites pour
les remplacer, mais les anciennes – comme celles de Saint-Gilles, Berkendael,
Termonde, Anvers, et peut-être aussi celle de Mons – restent tout simplement
ouvertes. Un phénomène qui prend de plus en plus la forme d’un système
d’apartheid, celui d’une prison à deux vitesses : les nouvelles prisons pour «
nos » détenus, les anciennes pour tous ceux qui sont incontrôlables dans les
nouvelles ou qui doivent être bannis comme des « déchets » étrangers.
La fermeture du musée de la prison de Tongres a clairement
montré que le Masterplan n’apporte en aucun cas une nouvelle vision ni une
nouvelle pratique. Où se trouvaient, dans le Masterplan, les moyens consacrés à
l’éducation et à la prévention ? L’objectif était-il réellement de réduire le
nombre de détenus ou s’agissait-il simplement de créer la possibilité
d’enfermer encore plus de personnes ? Qu’en est-il des besoins sociaux dans les
quartiers populaires qui alimentent la grande majorité de la population
carcérale ? Quel était le coût de ce plan et quels intérêts financiers se
cachaient derrière ? Pourquoi fallait-il à tout prix que les anciennes prisons
disparaissent des centres-villes ?
La démocratie s’arrête là où commence la prison
Le mépris dont nous avons fait l’expérience lors de la lutte
pour Tongres va devenir une constante dans les années qui suivent : les
autorités élaborent leurs plans, organisent au mieux une réunion d’information
– une mascarade censée passer pour une consultation démocratique – puis
continuent tout simplement leur petit bonhomme de chemin.
Dès le début, ce projet est entouré d’un triomphalisme et
d’une ambiance publicitaire à la Trump. Comme s’il ne s’agit pas de détenus et
de prisons, mais de la construction de nouveaux supermarchés. Avec, comme point
d’orgue, les déclarations grandiloquentes de Van Quickenborne (Justice) telles
que « Sous la surface, une révolution silencieuse s’opère dans le système pénitentiaire,
avec la prison de Haren comme fleuron (sic) ».Il se fend même d’une préface pour
un livret consacré aux centres de transition et aux centres de détention,
intitulé « L’usine à opportunités : pourquoi les détenus doivent eux aussi
pouvoir rêver », de Leen Muylkens. Là encore, il évoque sa « révolution
silencieuse dans les prisons » et présente Haren comme un modèle. Tout cela
vise à balayer toute discussion sur les alternatives. Pour faire oublier que ce
projet n’a fait l’objet d’aucune consultation démocratique préalable, ni auprès
des détenus et de leurs familles, ni auprès des anciens détenus, ni même auprès
du personnel pénitentiaire sur le terrain.
Ce genre de spectacle censé passer pour de la démocratie
commence dès 2009, exactement un mois avant les élections de juin. Le 13 mai,
les ministres De Clerck (Justice) et Reynders (Finances et Régie des bâtiments)
organisent un grand événement promotionnel au Bozar à Bruxelles. Un soi-disant
colloque, intitulé « Prison Make
», un jeu de mots sur la série populaire « Prison Break ». L’objectif est
de rallier les entrepreneurs, les architectes, les bureaux d’études et le
personnel pénitentiaire à ce projet au moyen d’une brève présentation. Pas de
place pour la discussion lors de ce colloque, mais pas d’inquiétude : en
échange, les participants se voient offrir un buffet composé de saumon rose et
de caviar.
Avec quelques sympathisants, nous rédigeons un appel au
boycott de cet événement. Nous nous postons à l’entrée du Bozar et distribuons
un tract dénonçant ce scandaleux spectacle. Le ministre De Clerck vient en
personne jeter un œil à notre action de protestation. Lorsque nous lui demandons
un Masterplan pour les communes les plus pauvres de Bruxelles plutôt qu’un Masterplan
pour de nouvelles prisons, il répond que cela relève de la compétence de ses
collègues. Moi, je m’occupe des prisons, déclare-t-il. Un excellent résumé de la
politique belge qui met fin à la discussion.
Haren, l’épicentre du Masterplan et de la résistance
Dans le petit village bruxellois de Haren, situé au nord de
la ville, coincé entre le canal de Bruxelles-Willebroek et l’aéroport, le
Comité des habitants découvre avec
stupéfaction que la plus grande prison de Belgique va être construite sur un
terrain verdoyant de 15 hectares, sans aucune consultation. Immédiatement, il
sonne l’alarme.
Ce village bucolique de six mille âmes renferme un petit trésor :
sa culture du chicon a été reconnue en mars 2021 par le gouvernement bruxellois
comme patrimoine culturel immatériel. À cette occasion, ministres et échevins
débordants d’enthousiasme font l’éloge de cet « or blanc » qui a créé la
renommée de Haren. Un échevin bruxellois a souligné que la tradition du chicon
met en valeur le caractère unique du village et qu’elle reste, malgré une
culture aujourd’hui à plus petite échelle, toujours visible dans le paysage
urbain. Derrière ces paroles idylliques se cache toutefois une toute autre
évolution. Depuis des décennies, Haren, tout comme le nord de Bruxelles, est de
plus en plus envahi par les infrastructures publiques et les entreprises
privées. La STIB y a construit de grands dépôts et des installations techniques,
Infrabel y dispose d’infrastructures ferroviaires, dont une partie de la gare
de triage de Schaerbeek, et à proximité se trouvent Eurocontrol et l’immense
quartier général de l’OTAN à Evere. Des acteurs de la logistique tels que le
groupe Ziegler y ont également implanté de grands centres de distribution.
À cette débauche de constructions s’ajoute désormais le
projet de mégaprison.
Le Comité se montre très raisonnable. À l’origine, il n’a rien
contre l’implantation d’une petite prison sur le site Wanson, terrain d’une
ancienne chaudronnerie. Mais une mégaprison destinée à remplacer les trois
prisons bruxelloises existantes de Saint-Gilles, Forest et Berkendael et à
s’implanter à Haren, c’est pousser le bouchon un peu trop loin. Ces trois
prisons doivent disparaître de la ville car elles sont, dit-on, vieilles et
délabrées, invivables pour les détenus et le personnel, et irréparables. Un
mensonge pour deux d’entre elles, comme on le découvrira par la suite.
Le Comité est rejoint par Inter-Environnement Bruxelles, une
association bruxelloise active dans les domaines de l’urbanisme, de l’écologie
et des questions sociales. Cette arrivée marque le coup d’envoi d’une réflexion
sur la prison et sur son rôle dans la société et d’un mouvement d’opposition
sans précédent contre cette mégaprison.
Un large front se forme en faveur d’une approche
radicalement différente de la crise carcérale. Non pas en construisant de
nouveaux murs et de nouvelles cellules, qui ne feront qu’engendrer davantage de
détenus. Mais par une politique de désincarcération; s’attaquer aux
véritables problèmes au sein des prisons en matière de soins de santé,
d’éducation, d’aide psychosociale, de sport et de culture et réaffecter les moyens destinés à la
construction de nouvelles prisons aux soins et aux besoins sociaux dans les
quartiers populaires.
Ce front, « la plateforme contre le désastre carcéral »,
composé de plusieurs centaines de militants et d’une dizaine d’organisations, va
réussir, pendant une dizaine d’années, à empêcher la construction de la plus
grande prison de Belgique. Il développe une créativité et une ténacité sans
précédent, ainsi qu’une explosion d’initiatives. Et il formule pour horizon l’utopie d’un autre monde, sans exploitation,
sans violence, sans racisme et sans destruction de la nature. Tout cela se
résume en deux slogans qui expriment clairement l’enjeu : « Ni prison, ni
béton, contre la maxi-prison de Bruxelles et son monde » et « Des chicons, pas
de prisons ».
S'ensuivent des pétitions, des manifestes, des livres, des
films, des conférences de presse, des interpellations, des concerts et des
manifestations. Une lutte juridique sans relâche contre l'illégalité et le
secret entourant le projet, ainsi que contre l'octroi d'un permis
d'environnement. (6) La création d’une « ZAD du Keelbeek », une « Zone
à Défendre du Keelbeek » (7) une occupation de plusieurs années du futur
site de la prison avec tentes, yourte, chèvres et poules et une caravane entre
2014 et 2018, plusieurs fois interrompue par une expulsion violente menée par
la police. La culture de légumes, d’arbres et de pommes de terre sur le site
par quelque 300 « patatistes » : « contre la destruction de l’un des
derniers poumons verts de Bruxelles et pour la création d’une ceinture
alimentaire autour de Bruxelles ». La publication d’un journal, *Le
P’tit chicon*. La production de bière Keelbeek et de jus de fruits.
L’édition d’une bande dessinée « Patati&patata ».
À peine les travaux de construction lancés, nonante
militants organisent le blocage du chantier, le démantèlement des clôtures
métalliques et le coup de grâce porté à la maquette de la prison… Ce qui leur
vaut des poursuites et des sanctions devant les tribunaux. (8)
Je vis ce front unique comme une bouffée d’oxygène au sein
d’un climat social étouffant et de plus en plus répressif. J’y trouve ma place avec
mon expérience d’enseignant à la prison de Saint-Gilles et en tant qu’opposant
à la construction de nouvelles prisons.
Malgré cette résistance épique, la mégaprison, « le
village-prison de Haren », est officiellement ouverte le 30 septembre 2022 et
inaugurée en grande pompe. Les médias parlent d’un tournant historique dans la
politique pénitentiaire belge.
Avons-nous essuyé un échec ?
C’est un fait : nous n’avons pas pu empêcher la construction
de cette mégaprison. Les autorités affirment que toute cette résistance n’a
servi à rien. Oui, le rapport de forces est en notre défaveur. Les autorités
ont mené une guerre d’usure en recourant, au fil du temps, à de plus en plus de
violence et de poursuites judiciaires contre les militants. Un large soutien de
la part de la soi-disant « société civile démocratique », des partis de gauche
et des syndicats s’est fait attendre. Á tous ceux qui crient aujourd’hui au
scandale face à la politique carcérale désastreuse, à la surpopulation et
autres maux : où étiez-vous lorsque nous avions
la possibilité de renverser la tendance ?
Mais, comme l’a écrit Angela Davis, l’abolitionniste
américaine de renommée mondiale : « Un mouvement peut échouer. Ses camps
peuvent être détruits. Il se peut qu’il n’aboutisse à rien de concret, qu’il ne
mène nulle part… Mais nous devons penser à l’impact d’une action créative et
novatrice qui pourra servir d’exemple pour les actions que nous mènerons à
l’avenir. » Quelle meilleure conclusion pour la magnifique résistance à la
construction de la mégaprison de Haren ?
Chicons amers
Et puis, il y a cet autre fait. Le fait qui démontre que ce
n’est pas eux, mais nous qui avions raison.
Ce n’est pas que cela me réjouisse, mais après quatre ans de prison
modèle de Haren et près de vingt ans de « Masterplan », tous les records en
matière de détention ont été pulvérisés. Nous sommes revenus à la case départ.
Tout est à recommencer. Quel(le)s ministres seront appelés(e)s à rendre des
comptes pour ce que l’on peut qualifier sans détour de catastrophe ?
Notre pays ne détient pas seulement le record de prisons par
km² en Europe. Vous souvenez-vous des chiffres cités dans les premières lignes
de cet article ? Eh bien, en 2026, la Belgique compte désormais près de
quatorze mille détenus derrière les barreaux, soit une surpopulation de 2 700
personnes, dont sept cent cinquante dorment sur un matelas posé à même le sol.
Un triste record depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ajoutez à cela
les 11 000 personnes qui purgent leur peine à domicile, un bracelet
électronique à la cheville, les 10 000 qui purgent leur peine sous forme de
travaux d’intérêt général, et les 3 000 condamnés en attente d’une place en
prison.
La mégaprison de Haren, prévue pour accueillir environ 1 100
détenus, en compte aujourd’hui 1 500, dont environ 250 dorment sur un matelas
posé à même le sol. Dans les cellules individuelles, l’un des fleurons de cette
prison modèle, on installe désormais des lits superposés. Et la pression pour
accueillir encore plus de détenus s’accroît de jour en jour. Tout comme la
pression exercée sur les détenus et le personnel, avec une augmentation
proportionnelle de la violence. Une situation qui a poussé l’un des fervents
défenseurs du « village-prison », son directeur Jurgen Van Poecke, à jeter
l’éponge. Pendant des années, lui non plus n’a pas prêté attention aux
critiques et a balayé d’un revers de main pratiquement toutes les questions et
remarques. Jusqu’à ce qu’il en arrive lui aussi à la conclusion suivante : «
J’ai fait de mon mieux, mais je quitte mon poste. Avec une immense tristesse et
des regrets que cette prison ne soit pas devenue ce que j’avais espéré », avoue-t-il
dans une interview. La nouvelle fait
brièvement la une de la presse, puis silence radio. En tirer des leçons ? Pas
question. On trouvera bien un autre directeur, Haren restera, et la
construction de nouvelles prisons sur le modèle de Haren se poursuivra sans
encombre.
Nous avons touché le fond. Les chicons ont un goût amer.
Les prisons ressemblent à des laboratoires et à des bancs
d’essai où l’on teste jusqu’où l’on peut aller en matière de détention de masse
et d’inhumanité qui l’accompagne. Ce qui était autrefois anormal et
inacceptable est aujourd’hui devenu la nouvelle norme. Plus le temps passe,
plus l’apathie et l’insensibilité du public s’installent. Il suffit de penser
au génocide à Gaza.
Je termine cet article par un extrait du poème de Bertolt
Brecht «Quand le mal vient comme la pluie qui tombe »…
« Comme quelqu’un qui, après les heures de bureau,
apporte une lettre importante au guichet, mais le guichet est déjà fermé. Comme
quelqu’un qui veut avertir la ville d’une inondation imminente, mais qui parle
une autre langue. On ne le comprend pas. Comme un mendiant qui frappe pour la
cinquième fois à la porte où il a reçu quelque chose à quatre reprises : la
cinquième fois, il repart le ventre vide. Comme quelqu’un dont le sang coule
d’une blessure et qui attend le médecin : son sang continue de couler. C’est
ainsi que nous réagissons quand on nous signale qu’on nous a fait du mal.
La première fois qu’on a signalé que nos amis étaient
massacrés, un cri d’horreur s’est élevé. Puis, une centaine ont été massacrés.
Mais quand un millier ont été massacrés et que le carnage ne semblait pas
prendre fin, un voile de silence s’est abattu.
Lorsque le mal s’abat comme une pluie, personne ne crie «
Arrêtez ! ». Lorsque les crimes s’accumulent, ils deviennent invisibles.
Lorsque la souffrance devient insupportable, les cris ne sont plus entendus.
Les cris aussi tombent comme la pluie en été. »
Notes
1)
https://inegalites.be/Toujours-plus-de-prisons-toujours
(2) Sommes-nous
condamnés à la prison ? Écrits sur un monde caché recueillis par Luk Vervaet,
Contradictions 1^er er2etrimestre
2008, 205 pages, avec la collaboration de Ban Public, Kristel Beyens, Sophie
Buyse, CAMPACC, Samira Benallal, Claire Capron, Jean Flinker, Jean-Marc Mahy,
Tippa Naphtali, Delphine Paci, Joe Sim, Pierre Viart, Christiane Verniers, Loïc
Wacquant, Daniel Wagner et Harry Westerlink
[1](3)
En 2019, nous avons rédigé un livret sur le musée de la prison de Tongres. Le
musée de Tongres est mort, Vive la prison ?, ouvrage sous la direction de
Jean-Marc Mahy, ancien détenu et éduc’acteur, et de Luk Vervaet, enseignant en
prison. Préface de P. Philippe Landenne sj, postface de Christophe Dubois,
Éditions Academia, novembre 2019, 133 pages. Avec des contributions de Peter
Boelens, Fabienne Brohée, Marie-Hélène Duvivier, Linde Hermans, Joëlle Kwashin,
Françoise Ligot, Marcus, Daniel Nokin, Jean-Robin Poitevin, Christophe Remion,
Bruno Vanobbergen, Jean-Claude Vimont…Ce livret allait également devenir une
source d’inspiration pour le projet 9M², qui vise à transformer l’ancienne
prison de Forest en musée de la prison, https://www.editions-academia.be/livre-le_musee_de_tongres_est_mort_vive_la_prison_jean_marc_mahy_luk_vervaet-9782806104809-64201.html
;
(4)
https://lukvervaet.blogspot.com/2019/11/nous-voulons-la-reouverture-de-la.html
(6)
https://www.harenobservatory.net/category/archives-et-dossiers/
(7) De Keelbeek est
le nom du ruisseau qui traverse le terrain en friche sur lequel la prison
devait être construite, et c’est également le nom de l’un des derniers grands
poumons verts de Bruxelles.
(8) Pour un aperçu de
toutes les actions menées jusqu’en 2019, voir l’ouvrage *Ni prison, ni béton,
Contre la maxi-prison de Bruxelles et son monde*, par le Collectif Vrije
Keelbeek, *Keelbeek libre*, éditions maelstrÖm, 321 pages. Les sites https://www.luttespaysannes.be/, http://www.harenobservatory.net : «
Mégaprison de Bruxelles : Genèse d'un crime »,
https://www.ieb.be/



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